94 TROIS AVENTURES DE LA CALYPSO
très rare, que l’animal a été très peu chassé et qu’il n’a pas de raison de
craindre quoi que ce soit. Il devait en être de même sur toute la terre à
une époque où l’homme était beaucoup moins nombreux que l’animal. Mais
les temps ont changé et les îles Galapagos elle-mêmes sont menacées par
l’envahisseur.
Voici textuellement ce que nous a raconté Bernard Delemotte :
« Il y avait déjà quinze jours que nous étions sur Espanola. Chaque
matin nous travaillions dans une mer très dure où nous passions plusieurs
heures à nous faire secouer par les lames et traîner sur les rochers par les
rouleaux. Nous sortions de là les muscles tremblants, les oreilles bourdonnantes, marqués de coups, abrutis par le pilonnement des vagues. Même
en acceptant d’être malmenés, drossés, assourdis, nous ne réussissions pas
à tourner une seule séquence sous-marine et nous risquions à chaque instant
de voir la mer nous arracher les caméras et les projecteurs des mains.
« Un jour, après une séance de deux heures dans cette houle énorme,
nous avons repris terre, un peu vacillants, les sinus, pleins d’eau. En enlevant
nos masques nous avons jeté un coup d’œil sur notre plage de sable doré,
sur notre camp et sur nos pauvres hardes... Il y avait là quarante touristes
avec des chapeaux de paille, des chemises à fleurs, des bikinis. Ils jouaient
à se lancer des ronds de caoutchouc. Pas un seul d’entre nous n’a été capable
de prononcer un mot. Comme des automates nous avons foulé la lave et le
sable. Nous étions tellement consternés que nous ne songions même pas à
nous regarder les uns les autres.
« Nous nous sommes mis à manger machinalement et dans l’après-midi
nous n’avons pas eu le courage d’aller travailler. Nous avons regardé les
touristes jouer sur la plage. Ils passaient devant nous en souriant et faisaient
« Hello » d’un air engageant. Nous ne pouvions pas leur répondre. Les
otaries depuis longtemps avaient fui dans la mer. »
Trois bateaux de touristes viennent chaque semaine visiter les îles,
mais cela suffit pour empoisonner ce refuge exceptionnel que l’on croyait
à l’abri de toutes les atteintes humaines.
Nos camarades du camp 2 essayaient de faire tête à l’invasion et
d’oublier leur déception par la blague. Carcopino prenait deux iguanes par
la queue devant tout un cercle admiratif de touristes et Jacques Renoir
faisait le boniment.
— C’est, disait-il, l’indigène des Galapagos. Il mange deux iguanes
crus par jour. Il faut bien qu’il se nourrisse.
Ci-contre : Un rassemblement d'otaries et un iguane marin sur les rochers de San Cristobal.
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