Les années perdues
31
70 % des naissances. Les foyers prolétariens restent quand même riches de 5,
6, et 7 enfants.
L’étonnant Manifeste du 10 février 1943 ne contient pas que des
aspects critiques. Il appelle l’Algérie à entrer sans réserve dans le
monde moderne et se réfère aux idéaux de la Révolution française :
Enfin, cette Algérie musulmane pense à s’évader de son milieu primitif pour
se réfugier dans les conceptions sociales modernes. En 1892, la France, fidèle
à sa mission éducative, amorce la création de l’enseignement français pour les
Indigènes. Ceux-ci mettent à profit cette création pour constituer peu à peu
l’élite intellectuelle, paysanne, artisanale et ouvrière.
Cette élite adopte les idées de l’Occident, ses techniques, ses méthodes de
travail. Elle assimile sa culture, son enseignement. Faute d’écoles, le contingentement est faible : un million d’ouvriers spécialisés, 41 médecins, 22 pharmaciens, 9 chirurgiens dentistes et 11 ingénieurs, 70 avocats, 10 professeurs
de l’enseignement secondaire et 500 instituteurs. Mais elle supplée à son petit
nombre par son dynamisme et son désir de sortir toute l’Algérie musulmane
de l’obscurantisme dans lequel elle croupit. Elle envoie, chaque fois qu’il lui
sera possible, non seulement ses fils, mais encore ses filles à l’école française.
La civilisation, la Révolution française de 1789, le progrès l’enthousiasment
et lui forgent une âme neuve. Cette société naissante s’enrichit en 1919 de
deux éléments nouveaux : l’Ancien Combattant et l’Élu du peuple. Les paysans qui, à la Marne et à Verdun ont contribué à sauver les libertés de la
France, ne consentent plus, démobilisés, à être des serfs corvéables à merci.
Ils militent avec l’élite pour des conditions d’une vie meilleure...
Deux autres versions du Manifeste seront connues, l’une qui, sous
une forme édulcorée, sera remise au gouverneur général Peyrouton, le
31 mars 1943, l’autre que recevra le général de Gaulle, le 10 juin suivant, et qui sera accompagnée d’un additif. Il faudra attendre l’ordonnance du 7 mars 1944 pour que les revendications du Manifeste
reçoivent quelques éléments de réponse. Entre-temps, en septembre
1943, Ferhat Abbas sera allé réfléchir, dans la « résidence forcée » qui
lui a été assignée à Brahim Bachir, sur les chances d’un dialogue avec
les nouveaux maîtres du pouvoir. Il se consolera peut-être en constatant
que les Juifs d’Algérie avaient autant de mal à recouvrer leurs droits
de citoyens français que lui-même à faire reconnaître un semblant de
personnalité algérienne. Le 14 mars 1943, le général Giraud prend une
ordonnance qui annule la législation raciale du régime de Vichy concernant les Juifs d’Algérie, et le même jour en édite une autre qui confirme
l’abrogation du décret Crémieux ! Les réserves sont tout aussi manifestes du côté de la France libre et du Comité national français de
Londres, en dépit des efforts d’une personnalité comme René Cassin,
qui est commissaire national à la Justice.
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70 % des naissances. Les foyers prolétariens restent quand même riches de 5,
6, et 7 enfants.
L’étonnant Manifeste du 10 février 1943 ne contient pas que des
aspects critiques. Il appelle l’Algérie à entrer sans réserve dans le
monde moderne et se réfère aux idéaux de la Révolution française :
Enfin, cette Algérie musulmane pense à s’évader de son milieu primitif pour
se réfugier dans les conceptions sociales modernes. En 1892, la France, fidèle
à sa mission éducative, amorce la création de l’enseignement français pour les
Indigènes. Ceux-ci mettent à profit cette création pour constituer peu à peu
l’élite intellectuelle, paysanne, artisanale et ouvrière.
Cette élite adopte les idées de l’Occident, ses techniques, ses méthodes de
travail. Elle assimile sa culture, son enseignement. Faute d’écoles, le contingentement est faible : un million d’ouvriers spécialisés, 41 médecins, 22 pharmaciens, 9 chirurgiens dentistes et 11 ingénieurs, 70 avocats, 10 professeurs
de l’enseignement secondaire et 500 instituteurs. Mais elle supplée à son petit
nombre par son dynamisme et son désir de sortir toute l’Algérie musulmane
de l’obscurantisme dans lequel elle croupit. Elle envoie, chaque fois qu’il lui
sera possible, non seulement ses fils, mais encore ses filles à l’école française.
La civilisation, la Révolution française de 1789, le progrès l’enthousiasment
et lui forgent une âme neuve. Cette société naissante s’enrichit en 1919 de
deux éléments nouveaux : l’Ancien Combattant et l’Élu du peuple. Les paysans qui, à la Marne et à Verdun ont contribué à sauver les libertés de la
France, ne consentent plus, démobilisés, à être des serfs corvéables à merci.
Ils militent avec l’élite pour des conditions d’une vie meilleure...
Deux autres versions du Manifeste seront connues, l’une qui, sous
une forme édulcorée, sera remise au gouverneur général Peyrouton, le
31 mars 1943, l’autre que recevra le général de Gaulle, le 10 juin suivant, et qui sera accompagnée d’un additif. Il faudra attendre l’ordonnance du 7 mars 1944 pour que les revendications du Manifeste
reçoivent quelques éléments de réponse. Entre-temps, en septembre
1943, Ferhat Abbas sera allé réfléchir, dans la « résidence forcée » qui
lui a été assignée à Brahim Bachir, sur les chances d’un dialogue avec
les nouveaux maîtres du pouvoir. Il se consolera peut-être en constatant
que les Juifs d’Algérie avaient autant de mal à recouvrer leurs droits
de citoyens français que lui-même à faire reconnaître un semblant de
personnalité algérienne. Le 14 mars 1943, le général Giraud prend une
ordonnance qui annule la législation raciale du régime de Vichy concernant les Juifs d’Algérie, et le même jour en édite une autre qui confirme
l’abrogation du décret Crémieux ! Les réserves sont tout aussi manifestes du côté de la France libre et du Comité national français de
Londres, en dépit des efforts d’une personnalité comme René Cassin,
qui est commissaire national à la Justice.
