Du terrorisme à la répression
215
l’on s’aperçoit comment ces malheureux corps ont été complètement disloqués. Ici une tête ne tient au corps que par quelques fibres ; là une jambe
brisée laisse paraître l’os qui, trouant la peau, pointe son écharde vers le ciel ;
ailleurs un enfant qu’un infirmier porte dans ses bras, perd ses entrailles.
Au lieu de sépulture, il a fallu sept tranchées longues de plus de vingt mètres
chacune pour inhumer toutes ces victimes.
Telle est dans sa tragique réalité le tableau du village de sakiet-sidi-youssef
après que l’armée de l’air française eut procédé à son raid meurtrier du
8 février.
Devant les innocentes victimes de sakiet-sidi-youssef, conclut El Moudjahid, le silence n’est plus permis, les admonestations et conseils des alliés
occidentaux de la France ne sont guère de saison. Les peuples africains les
jugeront à leurs actes, non à leurs verbeuses protestations.
Le drame de Sakiet-Sidi-Youssef déclenche, comme il fallait s’y
attendre, une vague d’émotion mais également de protestations et d’initiatives. On se précipite, à l’est comme à l’ouest, pour flétrir l’attitude
française ou proposer ses bons offices. L’ambassadeur soviétique à
Paris, Vinogradov, demande audience au ministre des Affaires étrangères Christian Pineau pour lui faire part de son inquiétude et de sa
désapprobation, au moment même où l’on apprend que le navire russe
Frolovo vient d’accoster à Tunis avec un chargement à l’intention des
« réfugiés algériens ». Le secrétaire d’État américain Foster Dulles
convoque l’ambassadeur de France Hervé Alphand, l’admoneste et lui
dit qu’il faut faire « quelque chose ». Félix Gaillard, heureux de trouver
une main secourable pour sortir d’un bourbier où l’affaire de Sakiet
l’a un peu plus enfoncé, accepte, sur la proposition de Londres et de
Washington, la création d’une commission composée d’Harold Beeley,
du Foreign Office, et de Robert Murphy. Celui-ci, considéré comme un
« ami très sûr de la France », avait notamment joué un rôle important
dans la préparation du débarquement en Afrique du Nord où le président Roosevelt l’avait envoyé en mission spéciale.
Le but de la commission des bons offices ? Renouer les fils d’un
dialogue interrompu depuis octobre 1956 avec Mohammed V et obliger
Bourguiba à se montrer conciliant dans la recherche en commun d’une
solution au conflit. Louable initiative, mais qui butte sur une coalition
d’intransigeances contraires. De Rabat, Mohammed V a fait savoir
qu’un élargissement de Ben Bella serait considéré comme un geste de
bonne volonté. Alerté, Robert Lacoste s’en inquiète dans un télégramme
du 27 février à Christian Pineau et n’hésite pas à suggérer que l’on fasse
traîner les travaux de la commission en longueur... « par des artifices de
procédure ». Les milieux traditionnellement attachés au maintien intégral de l’Algérie française donnent de la voix. Le sénateur Michel
Debré, son infatigable héraut, proclame dans son journal, Le Courrier
Précédent

- 210/420

Suivant