Les années perdues
27
Le projet Blum-Viollette sera déposé sur le Bureau de la Chambre
mais ne viendra jamais en discussion, enterré par le radical Camille
Chautemps, qui avait succédé à Léon Blum, et point repris par celui-ci
qui n’en eut pas le temps... pour n’être resté qu’un mois au pouvoir, de
mars à avril 1938.
L’accession réelle aux droits politiques est donc renvoyée aux
calendes au moment où, de son côté, le courant nationaliste continue à
creuser son sillon. Après avoir amnistié Messali Hadj en 1936 et permis
à celui-ci d’effectuer une tournée de propagande en Algérie, d’organiser
des meetings où il a été applaudi par des milliers de partisans, le gouvernement Blum interdit son mouvement en janvier 1937. Au cours du
Congrès de Nanterre, en mars 1937, Messali et ses amis lancent le Parti
populaire algérien — qui deviendra le Parti du peuple algérien (PPA)
afin d’éviter la confusion avec le Parti populaire français de Jacques
Doriot —, mais au mois d’août suivant, nouvel interdit et nouvelle
arrestation... Messali Hadj est condamné à deux ans de prison pour
« reconstitution de ligue dissoute, provocation des indigènes à des
désordres, manifestation contre la souveraineté française »...
Le courant nationaliste est d’ailleurs encore loin de s’affirmer comme
force politique influente, et l’on répétera pendant longtemps la fameuse
déclaration d’un pharmacien de Sétif nommé Abbas Ferhat Ben Saïd,
plus connu sous le nom de Ferhat Abbas, en février 19368 :
Si j’avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste, et je n’en
rougirais pas comme d’un crime. Les hommes morts pour un idéal patriotique
sont journellement honorés et respectés. Ma vie ne vaut pas plus que la leur.
Et cependant je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie
n’existe pas. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’histoire, j’ai interrogé
les vivants et les morts ; j’ai visité les cimetières, personne ne m’en a parlé.
[...] Un Algérien musulman songerait-il sérieusement à bâtir l’avenir avec les
poussières du passé ? Les Don Quichotte ne sont plus de notre siècle. On ne
bâtit pas sur le vent. Nous avons écarté une fois pour toutes les nuées et les
chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l’œuvre française
dans ce pays. [...] Personne d’ailleurs ne croit sérieusement à notre nationalisme. Ce que l’on veut combattre derrière ce mot, c’est notre émancipation
économique et politique. [...] Sans l’émancipation des indigènes [c’est nous
qui soulignons], il n’y a pas d’Algérie française durable. La France, c’est
moi, parce que je suis le nombre, je suis le soldat, je suis l’ouvrier, je suis
l’artisan, je suis le consommateur. Les intérêts de la France sont nos intérêts
dès l’instant où nos intérêts deviennent ceux de la France.
Ferhat Abbas est né en 1899 à Taher, dans le Constantinois. Il est fils
d’un caïd. Après avoir obtenu son baccalauréat — il avait commencé à
aller à l’école à l’âge de dix ans —, il obtient son diplôme de pharma
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Le projet Blum-Viollette sera déposé sur le Bureau de la Chambre
mais ne viendra jamais en discussion, enterré par le radical Camille
Chautemps, qui avait succédé à Léon Blum, et point repris par celui-ci
qui n’en eut pas le temps... pour n’être resté qu’un mois au pouvoir, de
mars à avril 1938.
L’accession réelle aux droits politiques est donc renvoyée aux
calendes au moment où, de son côté, le courant nationaliste continue à
creuser son sillon. Après avoir amnistié Messali Hadj en 1936 et permis
à celui-ci d’effectuer une tournée de propagande en Algérie, d’organiser
des meetings où il a été applaudi par des milliers de partisans, le gouvernement Blum interdit son mouvement en janvier 1937. Au cours du
Congrès de Nanterre, en mars 1937, Messali et ses amis lancent le Parti
populaire algérien — qui deviendra le Parti du peuple algérien (PPA)
afin d’éviter la confusion avec le Parti populaire français de Jacques
Doriot —, mais au mois d’août suivant, nouvel interdit et nouvelle
arrestation... Messali Hadj est condamné à deux ans de prison pour
« reconstitution de ligue dissoute, provocation des indigènes à des
désordres, manifestation contre la souveraineté française »...
Le courant nationaliste est d’ailleurs encore loin de s’affirmer comme
force politique influente, et l’on répétera pendant longtemps la fameuse
déclaration d’un pharmacien de Sétif nommé Abbas Ferhat Ben Saïd,
plus connu sous le nom de Ferhat Abbas, en février 19368 :
Si j’avais découvert la nation algérienne, je serais nationaliste, et je n’en
rougirais pas comme d’un crime. Les hommes morts pour un idéal patriotique
sont journellement honorés et respectés. Ma vie ne vaut pas plus que la leur.
Et cependant je ne mourrai pas pour la patrie algérienne parce que cette patrie
n’existe pas. Je ne l’ai pas découverte. J’ai interrogé l’histoire, j’ai interrogé
les vivants et les morts ; j’ai visité les cimetières, personne ne m’en a parlé.
[...] Un Algérien musulman songerait-il sérieusement à bâtir l’avenir avec les
poussières du passé ? Les Don Quichotte ne sont plus de notre siècle. On ne
bâtit pas sur le vent. Nous avons écarté une fois pour toutes les nuées et les
chimères pour lier définitivement notre avenir à celui de l’œuvre française
dans ce pays. [...] Personne d’ailleurs ne croit sérieusement à notre nationalisme. Ce que l’on veut combattre derrière ce mot, c’est notre émancipation
économique et politique. [...] Sans l’émancipation des indigènes [c’est nous
qui soulignons], il n’y a pas d’Algérie française durable. La France, c’est
moi, parce que je suis le nombre, je suis le soldat, je suis l’ouvrier, je suis
l’artisan, je suis le consommateur. Les intérêts de la France sont nos intérêts
dès l’instant où nos intérêts deviennent ceux de la France.
Ferhat Abbas est né en 1899 à Taher, dans le Constantinois. Il est fils
d’un caïd. Après avoir obtenu son baccalauréat — il avait commencé à
aller à l’école à l’âge de dix ans —, il obtient son diplôme de pharma
