L’ARCHE DE NOE DU XXe SIECLE 49
à gauche, descendent aux machines, auscultent la soucoupe plongeante.
Impossible de leur adresser un mot. Ma femme Simone enferme Zoom
juste à temps pour éviter un désastre : le chien est furieux, prêt à attaquer
les petits hommes jaunes.
Du chalutier, le patron s’impatiente : « Pas de temps à perdre, rentrez
vite ! Au boulot ! » Nous donnons aux Japonais du pain, du sucre, du vin,
en échange de leurs poissons. Ça, c’est du troc. Puis poliment, mais fermement le patron invite Barsky et Maurice à retourner sur la Calypso.
Japonais impressionnants, musclés, résolus, jeunes et vieux. Gueules
de pirates ouvertes et décidées. Nous sommes stupéfaits de la rudesse de
leur vie. Entassés ici au large, sur ce rafiot pourri, sans une seule cabine
pour dormir. Tous équipés de pantalon de caoutchouc à rustines, de gants,
de manchettes... On a réussi à comprendre qu’un autre navire travaillait
avec eux, sans doute celui que nous avons croisé à 3 heures du matin.
Tous à bord nous tirons notre chapeau à ces prodigieux voyous jaunes
de la pêche. La mer leur appartient déjà, à juste titre. J’imagine à travers
ces Japonais ce qu’ont dû être les pêcheurs bretons du siècle dernier. Au
cours de cette croisière nous filmerons, je l’espère, des baleiniers au travail,
mais même pour ces rudes marins, les conditions de la pêche se sont bien
améliorées. Je pense que seuls les Japonais peuvent encore incarner les
aventuriers à la Melville.
Un coup dur
16 et 17 mars, mousson de Nordet.
18 mars, l’arbre porte-hélice de tribord casse.
L’accident a lieu à 2 heures du matin. La détonation sourde de
la cassure retentit dans tout le bateau. Un des moteurs s’emballe. Le
gouvernail est bloqué. La Calypso tourne en rond, réduite à l’impuissance.
Nous sommes à 1.800 milles du premier port où nous pourrions entrer en
cale sèche.
Toutes ces pensées me viennent en un instant à l’esprit, alors que
je me réveille en sursaut. Sautant dans mon short, je trouve tout le monde
debout... silencieux, inquiet. Je fais stopper bâbord et dès que nous n’avons
plus d’erre, notre chef plongeur Falco saute à l’eau au milieu des ténèbres,
en pyjama mais avec un masque pour les premières constatations.
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