248 LA VIE ET LA MORT DES CORAUX
mer, fuir et aller chercher refuge dans les derniers déserts de la planète.
Les poissons papillons des récifs sont des sédentaires qui ne peuvent pas
aller vivre ailleurs et les animaux qui construisent les bancs et les atolls,
Acropora, Parités, Bénitiers, Spirographes sont des «animaux fixés» :
ils meurent sur place.
Qu’on ne dise pas que nous avons une vue exagérément pessimiste de
la situation présente et de l’avenir. Nous en parlons en témoins. Voilà plus
de trente ans que mes amis et moi nous explorons les fonds sous-marins.
Nous avons conçu, fabriqué, utilisé tous les engins qui, au cours de ces
trente années, ont permis la pénétration de l’homme dans l’eau : cela va
du scaphandre autonome qui porte mon nom et celui de l’ingénieur Gagnan
jusqu’à VArgyronète*, un sous-marin révolutionnaire, en passant par les
soucoupes plongeantes, les scooters sous-marins ou la photographie à
grande profondeur.
Depuis 17 ans nous plongeons en Mer Rouge et nous sommes probablement les seuls à pouvoir comparer les fonds de coraux tels qu’ils étaient
en 1953 avec ce qu’ils sont devenus. Beaucoup de ces îlots, de ces bancs,
de ces atolls où nous avons plongé au cours de cette croisière, étaient déjà
pour nous des endroits familiers. Nous connaissions chacun de leurs
« tombants », leurs touffes de corail noir ou leurs branches d’Acropora.
Cette fois-ci nous avons vu à Mar Mar, dans les Far San, à Europa, les
zones mortes, les animaux aux couleurs éteintes, « les champs de démolition »
qui sont nouveaux et qui constituent de sinistres présages. Si en quelques
années tant de destructions ont pu se produire, la situation est extrêmement
alarmante.
Elle l’est d’autant plus que le mal ne frappe pas seulement les récifs
de la Mer Rouge et de l’Océan Indien. Nous avons suffisamment plongé dans
la mer des Caraïbes et dans le Pacifique pour pouvoir dire que la pollution
est un phénomène qui intéresse toutes les côtes, toutes les mers : la Floride
aussi bien que la Californie ou la Micronésie.
Cette agonie des coraux, c’est la fin d’une grande beauté, la fin aussi
de cette chance inespérée qu’a eue l’homme d’accéder à ces formes étranges
de la vie marine qui sont inconnues sur la terre. Si nous détruisons cette
beauté, qui remonte à des millions d’années, nous en serons responsables
vis-à-vis des générations qui nous suivront. S’il est vrai, comme j’ai osé
l’écrire, que « nos petits-enfants » ne connaîtront probablement pas le corail
vivant, une telle disparition sera la honte du XXe siècle.
Même si le corail ne meurt pas totalement et tout de suite, il restera
toujours en danger. Les récifs sont à la merci d’une tempête qui détruit leur
façade extérieure, à la merci des fortes pluies qui réduisent la salinité de
Précédent

- 243/299

Suivant