LA CROISIERE LA PLUS LONGUE 17
appelle « l’ivresse des profondeurs » (1). En s’enfonçant trop bas, vers 70
ou 80 mètres, on atteint le pays où le rêve devient une tentation risquée.
Des centaines de tiges sortaient du mur de corail ; des virgulaires*
semblables à des cannes d aveugle. Des formes de vie aberrantes saluaient
notre voyage vers le rêve, moitié féérie, moitié cauchemar, hors du monde.
Des Gorgones souples comme des éventails de plumes me caressaient au
passage...
Bien que parvenu à plus de 80 mètres de la surface, je sondais encore
du regard, en dessous de moi, l’eau couleur de nuit qui semblait offrir à
l’infini une douceur pleine de secrets.
Ce jour-là j’ai su que j’avais un autre rendez-vous avec la mer profonde,
avec ce que les terriens appellent « l’abîme » et dont l’exploration exige des
moyens considérables : des moyens qui à cette époque étaient encore pour
la plupart à inventer. C’est aussi ce jour-là que je me suis promis de construire
les appareils qui me permettraient vraiment de parcourir le « Monde du
Silence » jusqu’en ses profondeurs.
Grâce au scaphandre autonome, nous avions traversé la surface de la
mer pour nous promener au cœur des eaux, mais j’ai compris au cours de
cette plongée profonde que nous avions à franchir une deuxième frontière
au-delà de laquelle le scaphandre autonome ne suffisait plus. C’est pour
visiter ce second étage de la mer que j’ai conçu et fait construire les soucoupes plongeantes. Nous nous en servirons au cours de cette croisière.
Ce sera l’une de nos principales activités comme ce sera l’un des sujets
de ce livre.
Depuis nos premières plongées, je suis bien souvent revenu vivre au
pays des coraux. C’est en Mer Rouge notamment que nous avons installé
en 1963 les maisons sous la mer de Précontinent II pour une expérience
scientifique sans précédent qui a permis de faire vivre des hommes pendant
une semaine par 25 mètres de fond et pendant un mois à plus de 10 mètres
de la surface.
En ce début de 1967, me voici une fois de plus en Mer Rouge, mais
cette fois je viens au rendez-vous que je me suis fixé bien des années aupara ­
vant, car j’arrive mieux armé que je ne l’ai jamais été, avec une expérience
(1) Voir Appendice I sur la plongée.
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