BURKE NOUS ADOPTE 243
serais bien incapable de dire ce qui s’est passé. Je ne peux que constater la
coïncidence des faits : les cris de l’orphelin et l’immobilisation soudaine des
adultes. Les Eskimos nous ont assuré que les morses n’attaquaient jamais
un oumiak dans lequel se trouvait un petit.
Au même moment, un banc de brume épaisse arrive sur nous.
C’est une nuée froide qui avance comme un mur cotonneux. Le brouillard nous enveloppe et enveloppe les morses. Il nous cache les uns aux
autres.
Dorado, Bonnici sautent sur la glace, déhalent l’oumiak, le dégagent,
le poussent jusqu’à la mer et sautent en voltige. Le moteur démarre et nous
lance dans un nuage compact au ras de la mer, au ras des yeux. Maintenant,
il faut retrouver l’îlot où les Eskimos doivent avoir fini de dépecer le morse.
Le temps change ici avec une brusquerie redoutable. Nous errons, obligés
à chaque instant de faire un détour pour éviter un bloc flottant. Nous ne
pensions pas nous être tellement éloignés de nos compagnons. Si nous ne
réussissons pas à les rejoindre, privés de Vernon, il y a bien des chances
pour que nous soyons incapables de retrouver Gambell. L’île Saint-Laurent
est loin. Et que vont faire les Eskimos en ne nous voyant pas revenir ? On
peut compter sur eux. Ils ont de grandes qualités de cœur. Ils n’abandonnent
jamais un ami en détresse. Je pense à tout cela avec appréhension. J’accuse
notre légèreté, notre imprudence... C’est notre faute si nous nous sommes
perdus.
Une chance, le brouillard se déchire. Là-bas, c’est l’îlot avec les
silhouettes noires des hommes qui s’agitent. Nous les avons dépassés sans
les voir ni les entendre. Vite, avant que le mur de crasse ne se referme,
nous faisons demi-tour, nous atteignons l’îlot. Les Eskimos sourient.
Il faut encore charger ce qui reste du morse et de nouveau, au bruit
des moteurs, nous rentrons dans le coton. On se croirait en avion au milieu
des nuages. Mais maintenant que nous avons retrouvé nos amis, il nous
semble que tout est simple, qu’il ne peut plus rien nous arriver. Pourtant,
la route est bien encombrée. C’est un univers grisâtre et mou où les ombres
fantomatiques des glaces flottantes sont bien réelles.
Dans le clair-obscur de la nuit les icebergs surgissent de la brume juste
devant nous. C'est très beau mais assez inquiétant. Le petit morse blotti
contre nous se tait. 11 dort. Chaque fois qu’il s’éveille, il réclame des caresses
en nous poussant avec la tête.
D’un oumiak à l’autre, les Eskimos se parlent par walkie-talkie. Ils se
bornent à émettre un curieux appel : « Ah ! Ah ! Ah ! » qui signifie sans
doute « tout va bien, vous êtes tous là? Continuons ».
Leur navigation pourtant ne va pas sans problème. Vernon a beau
serais bien incapable de dire ce qui s’est passé. Je ne peux que constater la
coïncidence des faits : les cris de l’orphelin et l’immobilisation soudaine des
adultes. Les Eskimos nous ont assuré que les morses n’attaquaient jamais
un oumiak dans lequel se trouvait un petit.
Au même moment, un banc de brume épaisse arrive sur nous.
C’est une nuée froide qui avance comme un mur cotonneux. Le brouillard nous enveloppe et enveloppe les morses. Il nous cache les uns aux
autres.
Dorado, Bonnici sautent sur la glace, déhalent l’oumiak, le dégagent,
le poussent jusqu’à la mer et sautent en voltige. Le moteur démarre et nous
lance dans un nuage compact au ras de la mer, au ras des yeux. Maintenant,
il faut retrouver l’îlot où les Eskimos doivent avoir fini de dépecer le morse.
Le temps change ici avec une brusquerie redoutable. Nous errons, obligés
à chaque instant de faire un détour pour éviter un bloc flottant. Nous ne
pensions pas nous être tellement éloignés de nos compagnons. Si nous ne
réussissons pas à les rejoindre, privés de Vernon, il y a bien des chances
pour que nous soyons incapables de retrouver Gambell. L’île Saint-Laurent
est loin. Et que vont faire les Eskimos en ne nous voyant pas revenir ? On
peut compter sur eux. Ils ont de grandes qualités de cœur. Ils n’abandonnent
jamais un ami en détresse. Je pense à tout cela avec appréhension. J’accuse
notre légèreté, notre imprudence... C’est notre faute si nous nous sommes
perdus.
Une chance, le brouillard se déchire. Là-bas, c’est l’îlot avec les
silhouettes noires des hommes qui s’agitent. Nous les avons dépassés sans
les voir ni les entendre. Vite, avant que le mur de crasse ne se referme,
nous faisons demi-tour, nous atteignons l’îlot. Les Eskimos sourient.
Il faut encore charger ce qui reste du morse et de nouveau, au bruit
des moteurs, nous rentrons dans le coton. On se croirait en avion au milieu
des nuages. Mais maintenant que nous avons retrouvé nos amis, il nous
semble que tout est simple, qu’il ne peut plus rien nous arriver. Pourtant,
la route est bien encombrée. C’est un univers grisâtre et mou où les ombres
fantomatiques des glaces flottantes sont bien réelles.
Dans le clair-obscur de la nuit les icebergs surgissent de la brume juste
devant nous. C'est très beau mais assez inquiétant. Le petit morse blotti
contre nous se tait. 11 dort. Chaque fois qu’il s’éveille, il réclame des caresses
en nous poussant avec la tête.
D’un oumiak à l’autre, les Eskimos se parlent par walkie-talkie. Ils se
bornent à émettre un curieux appel : « Ah ! Ah ! Ah ! » qui signifie sans
doute « tout va bien, vous êtes tous là? Continuons ».
Leur navigation pourtant ne va pas sans problème. Vernon a beau
