PRINTEMPS ARCTIQUE 223
Slwooko fait une savante manœuvre pour approcher à bon vent, car
l’odorat est le sens le plus développé chez les morses. En revanche, ils sont
très myopes. Leur vue ne porte guère qu’à une vingtaine ou une trentaine
de mètres. Hors de 1 eau, comme la plupart des mammifères marins, ils sont
paresseux. Ceux-là n’ont peut-être jamais vu d’hommes.
Nous défilons à toucher le glaçon, une masse rousse, sur laquelle brillent
les deux longues dagues des canines, se dresse, nous regarde, mugit. Ses
compagnons ont à peine levé la tête, ils se rendorment déjà.
Leur secret
L’oumiak aborde doucement. Je débarque, et Philippe me suit avec
sa caméra. Sur l’îlot, nous comptons cinq morses assez gros. J’avance en
rampant vers leur groupe. Le plus grand est toujours dressé jusqu’à mi-corps
et nous regarde. Les quatre autres se sont réveillés et gauchement, péniblement, ils se traînent vers l’eau. Ils s’y laissent tomber. On entend un grand
plouf, et tout le glaçon sur lequel nous sommes oscille. Le plus gros des
morses n’a pas bougé. Il nous observe toujours. Nous nous immobilisons,
retenant notre souffle, tellement nous craignons de le voir fuir à son tour.
Nous pressentons que celui-là sera, pour notre film, un acteur de premier
ordre.
Dans l’eau, les quatre morses ne se sont pas éloignés. Ils lèvent la tête
au-dessus de la surface pour voir ce qui se passe sur l’îlot. Manifestement,
ils attendent leur camarade. Ils ne savent que faire.
Il est bien difficile, en un pareil moment, de ne pas interpréter le
comportement animal avec des préjugés d’hommes.
Je me demande si les morses redoutent la bataille qui pourrait s’engager. Pourquoi ne partent-ils pas ? Ont-ils peur pour ce gros patriarche
qui est peut-être un chef de clan ?
Nous ne sommes qu’au début d’une scène qui, de bout en bout, nous
paraîtra bouleversante.
Nous n’entendons plus rien. Pas un grognement. Tout juste un léger
clapotis au bord de la glace. Un des quatre morses nage lentement vers l’îlot.
Que va-t-il faire ? Je vois maintenant dans le soleil sa grosse moustache,
broussailleuse comme celle du Major Thompson, ses petits yeux inexpressifs,
son menton escamoté et les longues canines luisantes, courbées comme des
cimeterres, farouchement dressées au-dessus de l’eau. Que veut-il faire ?
S’il grimpe sur notre île et nous charge, nous allons tous basculer dans 1 eau
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