DES ESKIMOS HEUREUX 211
La baleine appartenait à tous, car tous avaient contribué à sa conquête.
Plusieurs chasseurs l’avaient tuée à coups de fusil, puis elle avait dû être
remorquée jusqu’au rivage par tous les oumiaks de Gambell. Les Eskimos
ont un très grand sens de la solidarité. Ils se soutiennent entre eux, même
s’ils ne s’entendent pas et se chamaillent souvent. Les habitants de Gambell
sont d’ailleurs divisés en trois clans, entre lesquels l’entente ne règne pas
toujours.
Les vieux, les anciens se tiennent en permanence auprès du rivage où
ils assurent une espèce de veille. Leur rôle est important et parfois sauveur :
ils savent quels sont les oumiaks qui sont partis en mer, et depuis combien
de temps, ceux qui sont rentrés et ceux qui manquent. Ils surveillent les
changements de temps, les brusques sautes de vent, le passage des morses
ou des phoques. Ce sont eux qui donnent l’alarme et font partir éventuellement des équipes de secours. Ces vieux, qui ont entre 60 et 70 ans, ont
encore bon pied bon œil. En raison des services qu’ils rendent, ils ont droit
à des morceaux de morse lors du retour de la pêche.
Malgré les facilités nouvelles que leur a apportées la civilisation, les
Eskimos vivent encore dans une situation assez rude et précaire. La glace,
le froid, les tempêtes restent des ennemis redoutables. La chasse et la pêche
sont souvent décevantes. Et, cependant, ils restent très attachés à leur pays
de misère. Ils pourraient trouver à s’employer dans les grandes villes de
l’Alaska, où ils mèneraient une vie plus confortable, mais les vieux et les
hommes d’âge mûr se refusent à quitter le village de Gambell. Les jeunes
vont faire leurs études sur le continent, et lorsqu’ils en reviennent, ils sont
souvent désaxés et ils ont parfois pris l’habitude de la drogue.
Jusqu’à dix ou douze ans, l’aptitude scolaire des petits Eskimos est au
moins égale à celle des enfants européens. Par la suite, les jeunes gens ont
plus de mal à suivre des études universitaires, bien que leur intelligence soit
vive, mais elle est peu familiarisée avec l’abstraction et tout entière tournée
vers le concret.
Il est à craindre que la nouvelle génération oublie, peu à peu, les
techniques traditionnelles qui permettaient à des hommes de vivre sous un
climat aussi meurtrier : confectionner des vêtements chauds, chasser, pêcher
sans succomber au froid et à la faim et, surtout, naviguer au milieu des blocs
de glace, sur une mer souvent brassée par la tempête.
Déjà il ne reste plus à Gambell qu’une seule vieille femme qui soit
capable de couper la peau de morse en épaisseur pour fabriquer les oumiaks.
L’oumiak est un instrument merveilleux, qui permet de se hasarder au
milieu des blocs de glace en folie, alors que nos zodiacs et nos chalands
auraient été écrasés. C’est une embarcation effilée, pointue aux deux bouts,
La baleine appartenait à tous, car tous avaient contribué à sa conquête.
Plusieurs chasseurs l’avaient tuée à coups de fusil, puis elle avait dû être
remorquée jusqu’au rivage par tous les oumiaks de Gambell. Les Eskimos
ont un très grand sens de la solidarité. Ils se soutiennent entre eux, même
s’ils ne s’entendent pas et se chamaillent souvent. Les habitants de Gambell
sont d’ailleurs divisés en trois clans, entre lesquels l’entente ne règne pas
toujours.
Les vieux, les anciens se tiennent en permanence auprès du rivage où
ils assurent une espèce de veille. Leur rôle est important et parfois sauveur :
ils savent quels sont les oumiaks qui sont partis en mer, et depuis combien
de temps, ceux qui sont rentrés et ceux qui manquent. Ils surveillent les
changements de temps, les brusques sautes de vent, le passage des morses
ou des phoques. Ce sont eux qui donnent l’alarme et font partir éventuellement des équipes de secours. Ces vieux, qui ont entre 60 et 70 ans, ont
encore bon pied bon œil. En raison des services qu’ils rendent, ils ont droit
à des morceaux de morse lors du retour de la pêche.
Malgré les facilités nouvelles que leur a apportées la civilisation, les
Eskimos vivent encore dans une situation assez rude et précaire. La glace,
le froid, les tempêtes restent des ennemis redoutables. La chasse et la pêche
sont souvent décevantes. Et, cependant, ils restent très attachés à leur pays
de misère. Ils pourraient trouver à s’employer dans les grandes villes de
l’Alaska, où ils mèneraient une vie plus confortable, mais les vieux et les
hommes d’âge mûr se refusent à quitter le village de Gambell. Les jeunes
vont faire leurs études sur le continent, et lorsqu’ils en reviennent, ils sont
souvent désaxés et ils ont parfois pris l’habitude de la drogue.
Jusqu’à dix ou douze ans, l’aptitude scolaire des petits Eskimos est au
moins égale à celle des enfants européens. Par la suite, les jeunes gens ont
plus de mal à suivre des études universitaires, bien que leur intelligence soit
vive, mais elle est peu familiarisée avec l’abstraction et tout entière tournée
vers le concret.
Il est à craindre que la nouvelle génération oublie, peu à peu, les
techniques traditionnelles qui permettaient à des hommes de vivre sous un
climat aussi meurtrier : confectionner des vêtements chauds, chasser, pêcher
sans succomber au froid et à la faim et, surtout, naviguer au milieu des blocs
de glace, sur une mer souvent brassée par la tempête.
Déjà il ne reste plus à Gambell qu’une seule vieille femme qui soit
capable de couper la peau de morse en épaisseur pour fabriquer les oumiaks.
L’oumiak est un instrument merveilleux, qui permet de se hasarder au
milieu des blocs de glace en folie, alors que nos zodiacs et nos chalands
auraient été écrasés. C’est une embarcation effilée, pointue aux deux bouts,
