DES ESKIMOS HEUREUX 203
Nos camarades Prezelin et Dorado, venus en reconnaissance deux ans
plus tôt, ont noté quelques changements. Une espèce de supermarché avait
été installé, et il attirait une grande affluence de clients, car les Eskimos
sont très dépensiers. Certaines maisons avaient été équipées d’une installation d’eau courante. Mais il y avait toujours le puits au milieu du village.
Ce puits ne gèle pas, parce qu’il comporte un système de réchauffement près
de la surface.
Mais la plus importante amélioration survenue depuis deux ans consistait en un groupe électrogène qui distribuait l’électricité à tout le village,
et éclairait l’unique rue, pendant la courte nuit arctique.
Le problème des chiens
La multiplication des engins à neige n’a pas seulement transformé
la vie des Eskimos, elle a brisé à jamais le silence du grand Nord. Les
snowmobiles sont une variété de scooters pétaradants et malodorants qui
comportent deux patins à l’avant et une seule grosse chenille fortement
crantée à l’arrière. Hommes et femmes, au moindre prétexte, enfourchent
cette monture, et du soir au matin Gambell retentit d’un fracas de moteurs,
d’échappements libres et de klaxons. Les Eskimos s’en donnent à cœur joie.
En général, le snowmobile ne marche qu’une saison. Dès la fonte des
glaces, on l’abandonne sans précaution, n’importe où, et quand arrivent les
premiers froids, il est inutilisable, si même on le retrouve sous la couche de
neige.
Un autre engin a fait son apparition, et il contribue aussi à rendre
horriblement bruyante la circulation à Gambell et aux abords du village.
C’est le snowcart, ou snowtiger, plus grand et plus puissant que le snowmobile. C’est une petite camionnette à neige, portée par six gros pneus très
gonflés et de très petites roues montées sur trois axes. Il comprend deux
places devant et une caisse à l’arrière, dans laquelle on peut mettre aussi
bien un phoque que des barils de graisse ou des fûts d’essence.
Ce succès de la motorisation a eu pour curieuse conséquence la disparition à peu près totale du traîneau à chiens, qui était le symbole même de
la vie dans le Nord.
A Gambell même, il n’existe plus qu’un seul traîneau à chiens. Par
un étrange paradoxe, c’est un Européen qui est resté fidèle à ce mode de
transport traditionnel : le missionnaire protestant. De temps à autre, il attelle
ses chiens, et s’en va accomplir une randonnée nostalgique autour de Gam-
Nos camarades Prezelin et Dorado, venus en reconnaissance deux ans
plus tôt, ont noté quelques changements. Une espèce de supermarché avait
été installé, et il attirait une grande affluence de clients, car les Eskimos
sont très dépensiers. Certaines maisons avaient été équipées d’une installation d’eau courante. Mais il y avait toujours le puits au milieu du village.
Ce puits ne gèle pas, parce qu’il comporte un système de réchauffement près
de la surface.
Mais la plus importante amélioration survenue depuis deux ans consistait en un groupe électrogène qui distribuait l’électricité à tout le village,
et éclairait l’unique rue, pendant la courte nuit arctique.
Le problème des chiens
La multiplication des engins à neige n’a pas seulement transformé
la vie des Eskimos, elle a brisé à jamais le silence du grand Nord. Les
snowmobiles sont une variété de scooters pétaradants et malodorants qui
comportent deux patins à l’avant et une seule grosse chenille fortement
crantée à l’arrière. Hommes et femmes, au moindre prétexte, enfourchent
cette monture, et du soir au matin Gambell retentit d’un fracas de moteurs,
d’échappements libres et de klaxons. Les Eskimos s’en donnent à cœur joie.
En général, le snowmobile ne marche qu’une saison. Dès la fonte des
glaces, on l’abandonne sans précaution, n’importe où, et quand arrivent les
premiers froids, il est inutilisable, si même on le retrouve sous la couche de
neige.
Un autre engin a fait son apparition, et il contribue aussi à rendre
horriblement bruyante la circulation à Gambell et aux abords du village.
C’est le snowcart, ou snowtiger, plus grand et plus puissant que le snowmobile. C’est une petite camionnette à neige, portée par six gros pneus très
gonflés et de très petites roues montées sur trois axes. Il comprend deux
places devant et une caisse à l’arrière, dans laquelle on peut mettre aussi
bien un phoque que des barils de graisse ou des fûts d’essence.
Ce succès de la motorisation a eu pour curieuse conséquence la disparition à peu près totale du traîneau à chiens, qui était le symbole même de
la vie dans le Nord.
A Gambell même, il n’existe plus qu’un seul traîneau à chiens. Par
un étrange paradoxe, c’est un Européen qui est resté fidèle à ce mode de
transport traditionnel : le missionnaire protestant. De temps à autre, il attelle
ses chiens, et s’en va accomplir une randonnée nostalgique autour de Gam-
