202 COMPAGNONS DE PLONGEE
façon quasi parfaite les problèmes de vie que leur posait l’environnement
dans lequel ils se trouvent. S’il existe un bonheur du grand Nord, il réside
dans l’équilibre réalisé entre les hommes, les animaux et le climat. C’est cet
équilibre naturel dont notre civilisation semble avoir perdu le secret et qui
est cependant l’une des conditions du bonheur.
L’homme a détruit beaucoup d’animaux, mais certaines espèces ont
résisté suffisamment pour que s’instaure un équilibre biologique entre l’animal
nourricier et sauveur et les peuples chasseurs.
C’est ce qui s’est passé entre les Eskimos et les morses. Même avec les
armes modernes, les hommes du grand Nord se contentent de prélever sur
les troupeaux ce qui leur est nécessaire.
Les Eskimos se sont d’ailleurs mépris sur nos intentions au début de
notre séjour à Gambell. En effet, à cette époque, le gouvernement américain
avait été saisi d’une proposition de loi tendant à la protection totale de
tous les mammifères marins. Les Eskimos craignaient que le film que nous
tournions ne touche la sensibilité du public américain, et qu’il leur soit
interdit à tout jamais de chasser le morse.
Nous les avons rassurés. S’il est bon que certains mammifères marins
soient protégés farouchement, il faut tenir compte des droits acquis et
considérer que la civilisation eskimo est une civilisation du morse. Leur
interdire toute chasse, ce serait détruire un équilibre humain, économique
et écologique. C’est ce que nous avons essayé de montrer dans le film tourné
à l’île Saint-Laurent.
Par un curieux paradoxe, c’est maintenant que l’espèce risque de se
trouver en danger par la faute, non des Eskimos, mais des Occidentaux.
Pendant longtemps, leur migration annuelle permettait aux morses de gagner
un refuge inaccessible dans les eaux glaciaires. Mais l’avion, le confort et
l’équipement ont gagné les mers polaires, et les chasseurs d’Occident peuvent venir les traquer jusque dans le grand Nord et s’enorgueillir ridiculement
de conquérir un « trophée » de plus.
Le safari polaire est à la mode. C’est sans doute le moins excusable
de tous. C’est lui qui, beaucoup plus que la chasse pratiquée par les Eskimos,
risque de mettre les morses en danger.
Certains Eskimos de Gambell sont employés par le gouvernement
notamment comme potiers ou comme instituteurs. D’autres chassent. D’autres
vivent du tourisme ; ils sont guides ou ils sculptent l’ivoire.
A Gambell, il existe quelques bâtiments construits en matériaux solides,
par les Américains : l’école, notamment, et l’hôpital. Mais la plupart des
maisons sont en bois, certaines assez confortables, comme celle où nous
habitons ; enfin, il existe aussi des cabanes plutôt sordides.
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