UNE ILE PRISONNIERE DU FROID 1«5
Un succès
Enfin, le 19 mai, l’équipe tente une grande sortie avec Vernon. Si la
mer est plus calme, la brume rend la navigation dangereuse. Les Français
et leur guide se comprennent un peu mieux en mêlant des rudiments d’anglais
au langage des sourds-muets. Dorado demande à Slwooko comment il réussit
à se diriger dans des conditions pareilles ; l’Eskimo, en riant, montre son
nez : évidemment, il n’ignore rien des ressources du « pifomètre ».
Nos camarades se demandent, une fois de plus, s’ils ne sont pas sortis
pour rien. Vont-ils trouver des morses, les caméras fonctionneront-elles ?
Y aura-t-il assez de lumière ? Le sort de leur mission aussi bien que leur
vie sont aux mains de leur guide. C’est la première fois qu’ils se sentent
impuissants dans la mer, complètement à la merci d’un autre.
Il y a plusieurs heures déjà que Gambell a disparu dans les nuages.
Soudain, Slwooko accélère insensiblement l’allure. Il a distingué quelque
chose que les autres ne voient pas, une lueur blanche s’élève sur l’horizon :
c’est une longue barre de glace. Il hurle des mots que le vent emporte.
L’oumiak est maintenant tout près du territoire soviétique, probablement à
moins de 15 km de la Sibérie.
Brusquement, l’excitation s’empare des plongeurs. Devant eux, chaque
bloc détaché de cette longue barrière est occupé par un ou plusieurs morses.
On distingue plusieurs mères inquiètes, à demi-dressées, auprès desquelles
est couché leur petit. Prudemment, Slwooko défile devant elles, à toute petite
allure, et il fait remarquer à ses amis français une particularité assez rare :
une de ces femelles porte de très longues défenses qui, au lieu de descendre
toutes droites, sont obliques et se croisent sous son menton. Evidemment,
une anomalie dentaire. Ces défenses sont d’ailleurs bien encombrantes : elles
les obligent, la plupart du temps, à se coucher sur le côté ou à s’appuyer
les uns sur les autres.
Le bateau stoppe et Ron Church filme sous le meilleur angle possible,
la grosse masse brunâtre où se dessinent les deux longues canines en cimeterre. Mais la femelle s’ébroue, s’inquiète, rampe sur son glaçon en grognant
et en poussant son petit. Tous deux se laissent tomber à la mer en soulevant
une gerbe d’eau.
D’autres îlots sont occupés et il est tentant de filmer quelques morses
qui, pour le moment, semblent assez paisibles.
Le patriarche du troupeau est installé tout seul sur son île personnelle.
L’oumiak aborde. Louis Prezelin et Dorado rampent sur la glace, leurs
appareils à la main, et parviennent à moins de cinq mètres de lui. Ils restent
là pendant près d’une demi-heure, faisant ronronner la caméra de temps à
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