154 COMPAGNONS DE PLONGEE
vont vivre sur leurs réserves jusqu'au jour où ils partiront avec les adultes
pour le grand exode, en pleine mer.
Ils sont gras, en bonne santé, et ils grandissent vite. Pour résister aux
premières fatigues du voyage, les jeunes doivent peser au moins 150 kilos.
La mère parvient à leur fournir près d’une tonne et demi de lait, c’est-à-dire
l’équivalent de son propre poids.
Où trouve-t-elle les calories nécessaires pour former tout ce lait si elle
ne mange pas, car elle ne maigrit guère pendant cet allaitement qui devrait
l’épuiser. Nous en revenons toujours au même problème : il est difficile de
croire que les femelles ne prennent aucune nourriture pendant les cinq
mois qu’elle passent à Guadalupe.
En tout cas, à Guadalupe, l’abondance des excréments jaunes qui
souillent la plage, permet de supposer que les éléphants absorbent tout de
même des aliments, alors que les scientifiques qui les ont disséqués ont
trouvé leur estomac vide. Et nos plongeurs ne les ont toujours pas vu manger.
JO avril. La plupart des animaux qui faisaient partie de la colonie ont
gagné l’eau. On dirait qu’ils s’entraînent à nager avant de couvrir de grandes
distances. Les plages sont désertes sauf au bord même du rivage.
La marée, en se retirant, laisse voir le nombre incroyable de cadavres
accumulés au cours de ces derniers mois. Ce sont presque tous des jeunes.
Sur les plages, ils meurent de faim, d’écrasement ou de maladie. Les vieux,
sans doute, ne meurent pas à terre : ils vont à la rencontre de la mort dans
l’immensité de la mer.
20 avril. Les guetteurs de la Calypso repèrent plusieurs mâles qui font
surface dans l’eau bleue pour respirer. Pour la première fois, les éléphants
de mer ne restent plus à proximité de l’île dans les brisants. Ils sont sur le
point de prendre le départ pour leur grande aventure annuelle. Eux aussi
ont leur odyssée sous-marine.
Les vieux mâles pleins d’expérience sont les premiers à prendre le
départ pour la pleine mer. Les chalands de la Calypso tentent de les suivre
pour les filmer. Mais ce sont des nageurs très rapides. Ils n’hésitent d'ailleurs
pas à plonger brusquement pour se dérober. Ils ont vite fait de disparaître.
Autant ils semblaient apathiques sur leur plage de Guadalupe, autant ils se
montrent vifs et puissants, maintenant qu’ils ont repris leur condition marine.
Cette avant-garde sera bientôt suivie par toute la population de l’île.
La vie en commun que nous avons vécue avec les éléphants m’apparaît
maintenant comme une longue et émouvante histoire, divisée en plusieurs
épisodes, au cours desquels nous avons changé d’opinion.
Certes, au début, l’animal nous a semblé bien laid : son groin monstrueux, ses yeux tristes, son grand corps dont il est embarrassé, n’inspirent
vont vivre sur leurs réserves jusqu'au jour où ils partiront avec les adultes
pour le grand exode, en pleine mer.
Ils sont gras, en bonne santé, et ils grandissent vite. Pour résister aux
premières fatigues du voyage, les jeunes doivent peser au moins 150 kilos.
La mère parvient à leur fournir près d’une tonne et demi de lait, c’est-à-dire
l’équivalent de son propre poids.
Où trouve-t-elle les calories nécessaires pour former tout ce lait si elle
ne mange pas, car elle ne maigrit guère pendant cet allaitement qui devrait
l’épuiser. Nous en revenons toujours au même problème : il est difficile de
croire que les femelles ne prennent aucune nourriture pendant les cinq
mois qu’elle passent à Guadalupe.
En tout cas, à Guadalupe, l’abondance des excréments jaunes qui
souillent la plage, permet de supposer que les éléphants absorbent tout de
même des aliments, alors que les scientifiques qui les ont disséqués ont
trouvé leur estomac vide. Et nos plongeurs ne les ont toujours pas vu manger.
JO avril. La plupart des animaux qui faisaient partie de la colonie ont
gagné l’eau. On dirait qu’ils s’entraînent à nager avant de couvrir de grandes
distances. Les plages sont désertes sauf au bord même du rivage.
La marée, en se retirant, laisse voir le nombre incroyable de cadavres
accumulés au cours de ces derniers mois. Ce sont presque tous des jeunes.
Sur les plages, ils meurent de faim, d’écrasement ou de maladie. Les vieux,
sans doute, ne meurent pas à terre : ils vont à la rencontre de la mort dans
l’immensité de la mer.
20 avril. Les guetteurs de la Calypso repèrent plusieurs mâles qui font
surface dans l’eau bleue pour respirer. Pour la première fois, les éléphants
de mer ne restent plus à proximité de l’île dans les brisants. Ils sont sur le
point de prendre le départ pour leur grande aventure annuelle. Eux aussi
ont leur odyssée sous-marine.
Les vieux mâles pleins d’expérience sont les premiers à prendre le
départ pour la pleine mer. Les chalands de la Calypso tentent de les suivre
pour les filmer. Mais ce sont des nageurs très rapides. Ils n’hésitent d'ailleurs
pas à plonger brusquement pour se dérober. Ils ont vite fait de disparaître.
Autant ils semblaient apathiques sur leur plage de Guadalupe, autant ils se
montrent vifs et puissants, maintenant qu’ils ont repris leur condition marine.
Cette avant-garde sera bientôt suivie par toute la population de l’île.
La vie en commun que nous avons vécue avec les éléphants m’apparaît
maintenant comme une longue et émouvante histoire, divisée en plusieurs
épisodes, au cours desquels nous avons changé d’opinion.
Certes, au début, l’animal nous a semblé bien laid : son groin monstrueux, ses yeux tristes, son grand corps dont il est embarrassé, n’inspirent
