PROLOGUE
Je préfère les Marquises, d’où nous venons. Elles sont moins
touchées par les destructions des hommes. Je les aime à cause
de leur âpre grandeur. Paul Gauguin et Jacques Brel ont peint,
écrit ou chanté cet archipel sauvage, ces montagnes de la mer
où les rouleaux de l’océan se ruent à l’assaut de la lave noire.
Ils y ont trouvé le but de leur quête de l’absolu; ils y ont
réconcilié l’art et l’homme; ils y ont vécu leur destin. Ils y
reposent.
Les Marquises ne sont ni accueillantes, ni douces. Elles se
méritent. Mais elles donnent davantage au voyageur. Elles
sont hantées par le souvenir de cette aventureuse civilisation
polynésienne qui, dès le 11e siècle avant notre ère, envoya sur
l’infini du Pacifique des navigateurs sur leurs fragiles pirogues.
Je songe à ces hommes, à ces femmes, à ces enfants qui
parcoururent des milliers de milles sur une mer inconnue, qui
endurèrent les tempêtes, la soif et la faim, qui périrent par
centaines, mais qui finirent par peupler toutes les terres
habitables du Grand Océan —jusqu’à la Nouvelle-Zélande et
à l’île de Pâques.
Je commande la manœuvre. La Calypso accoste. Je regagne
ma cabine. Je suis triste et déçu. Je regrette la farouche beauté
des Marquises, où nous avons passé deux mois. Je voudrais
connaître la beauté originelle de la Nouvelle-Cythère ; mais la
Nouvelle-Cythère n’est plus qu’une fumée qui s’estompe dans
la mémoire des vieux Tahitiens. Désormais, les vahinés font
tourner la machine à laver et vont en courses au supermarché.
Et les athlètes à la peau brune qui maniaient la pagaie
travaillent dans les bureaux du ministère de la Défense, en
prévision du prochain tir nucléaire de Mururoa.
Je m’allonge sur ma couchette et je laisse divaguer mon
esprit. Des accords de guitare me tirent de ma rêverie. Je
descends l’échelle de coupée. Je longe la coursive bâbord. Je
jette un coup d’œil au carré.
L’équipage m’attend. Je franchis le seuil. Le chœur de la
Calypso (musicalement approximatif, mais si chaleureux!)
entonne un retentissant «Joyeux anniversaire! ».
11
Je préfère les Marquises, d’où nous venons. Elles sont moins
touchées par les destructions des hommes. Je les aime à cause
de leur âpre grandeur. Paul Gauguin et Jacques Brel ont peint,
écrit ou chanté cet archipel sauvage, ces montagnes de la mer
où les rouleaux de l’océan se ruent à l’assaut de la lave noire.
Ils y ont trouvé le but de leur quête de l’absolu; ils y ont
réconcilié l’art et l’homme; ils y ont vécu leur destin. Ils y
reposent.
Les Marquises ne sont ni accueillantes, ni douces. Elles se
méritent. Mais elles donnent davantage au voyageur. Elles
sont hantées par le souvenir de cette aventureuse civilisation
polynésienne qui, dès le 11e siècle avant notre ère, envoya sur
l’infini du Pacifique des navigateurs sur leurs fragiles pirogues.
Je songe à ces hommes, à ces femmes, à ces enfants qui
parcoururent des milliers de milles sur une mer inconnue, qui
endurèrent les tempêtes, la soif et la faim, qui périrent par
centaines, mais qui finirent par peupler toutes les terres
habitables du Grand Océan —jusqu’à la Nouvelle-Zélande et
à l’île de Pâques.
Je commande la manœuvre. La Calypso accoste. Je regagne
ma cabine. Je suis triste et déçu. Je regrette la farouche beauté
des Marquises, où nous avons passé deux mois. Je voudrais
connaître la beauté originelle de la Nouvelle-Cythère ; mais la
Nouvelle-Cythère n’est plus qu’une fumée qui s’estompe dans
la mémoire des vieux Tahitiens. Désormais, les vahinés font
tourner la machine à laver et vont en courses au supermarché.
Et les athlètes à la peau brune qui maniaient la pagaie
travaillent dans les bureaux du ministère de la Défense, en
prévision du prochain tir nucléaire de Mururoa.
Je m’allonge sur ma couchette et je laisse divaguer mon
esprit. Des accords de guitare me tirent de ma rêverie. Je
descends l’échelle de coupée. Je longe la coursive bâbord. Je
jette un coup d’œil au carré.
L’équipage m’attend. Je franchis le seuil. Le chœur de la
Calypso (musicalement approximatif, mais si chaleureux!)
entonne un retentissant «Joyeux anniversaire! ».
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