CAPITAINE DE LA CALYPSO
terre de rêve... Au xvme siècle, le grand explorateur Louis
Antoine de Bougainville l’avait baptisée la « NouvelleCythère ».
Tahiti...
J’ai visité des dizaines d’archipels, de la Méditerranée à la
mer Caraïbe, de l’Antarctique à l’océan Indien. Bizarrement,
jamais Tahiti... Pour moi aussi, c’est un rêve qui se réalise. La
scène est grandiose : seule la nature, inégalable peintre, peut
oser ce ciel jaune et cette mer bleu sombre, avec cette hachure
de cocotiers à l’horizon.
Je comprends ce qu’a représenté, pour les navigateurs du
Siècle des lumières, l’arrivée dans ce paradis. Un choc. Un
instant d’émotion pure...
Aujourd’hui, Tahiti reste belle — mais seulement vue du
large. Lorsqu’on approche de Papeete, la capitale (quatrevingt-dix mille habitants), l’enchantement disparaît. Les
bateaux à moteur, les transbordeurs de voitures, les avions
vrombissent. Le lagon de turquoise, où nageaient des poissons
d’or, est dévasté. Trop de pêcheurs. Trop de touristes. Trop de
chasseurs sous-marins. Trop d’immeubles et trop de routes...
L’utopie se transforme en hurlements des réacteurs, en flaques
d’huile et en pétarades de hors-bord.
Oui : les hors-bord ont remplacé les lentes et élégantes
pirogues à balancier qu’on voudrait voir encore, propulsées
par des athlètes à la peau brune accompagnés de vahinés à la
chevelure bleu-noir piquée d’une fleur de tiaré... Il ne reste
plus, de cette magie, que le parfum des frangipaniers et des
tubéreuses porté par la brise...
A Papeete, l’image de l’Eden se dissout dans les fumées des
pots d’échappement, dans les alignements de magasins de
souvenirs et dans les caniveaux-dépotoirs encombrés de boîtes
de bière et de bouteilles de plastique... Même les jardins aux
plantes luxuriantes sont souillés par la civilisation. Tout est
dégradé. Comme un cadeau cassé.
A Tahiti, l’homme n’a pas été chassé du Paradis terrestre : il
a chassé le Paradis terrestre.
10
terre de rêve... Au xvme siècle, le grand explorateur Louis
Antoine de Bougainville l’avait baptisée la « NouvelleCythère ».
Tahiti...
J’ai visité des dizaines d’archipels, de la Méditerranée à la
mer Caraïbe, de l’Antarctique à l’océan Indien. Bizarrement,
jamais Tahiti... Pour moi aussi, c’est un rêve qui se réalise. La
scène est grandiose : seule la nature, inégalable peintre, peut
oser ce ciel jaune et cette mer bleu sombre, avec cette hachure
de cocotiers à l’horizon.
Je comprends ce qu’a représenté, pour les navigateurs du
Siècle des lumières, l’arrivée dans ce paradis. Un choc. Un
instant d’émotion pure...
Aujourd’hui, Tahiti reste belle — mais seulement vue du
large. Lorsqu’on approche de Papeete, la capitale (quatrevingt-dix mille habitants), l’enchantement disparaît. Les
bateaux à moteur, les transbordeurs de voitures, les avions
vrombissent. Le lagon de turquoise, où nageaient des poissons
d’or, est dévasté. Trop de pêcheurs. Trop de touristes. Trop de
chasseurs sous-marins. Trop d’immeubles et trop de routes...
L’utopie se transforme en hurlements des réacteurs, en flaques
d’huile et en pétarades de hors-bord.
Oui : les hors-bord ont remplacé les lentes et élégantes
pirogues à balancier qu’on voudrait voir encore, propulsées
par des athlètes à la peau brune accompagnés de vahinés à la
chevelure bleu-noir piquée d’une fleur de tiaré... Il ne reste
plus, de cette magie, que le parfum des frangipaniers et des
tubéreuses porté par la brise...
A Papeete, l’image de l’Eden se dissout dans les fumées des
pots d’échappement, dans les alignements de magasins de
souvenirs et dans les caniveaux-dépotoirs encombrés de boîtes
de bière et de bouteilles de plastique... Même les jardins aux
plantes luxuriantes sont souillés par la civilisation. Tout est
dégradé. Comme un cadeau cassé.
A Tahiti, l’homme n’a pas été chassé du Paradis terrestre : il
a chassé le Paradis terrestre.
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