L’HOMME-POISSON DE LA SORGUE
devient le témoin de nos premières acrobaties de plongeurs. Je
lui dis que j’ai l’intention de changer de métier. Il m’offre de
travailler avec lui, à Miramas. Il me demande de contrôler (en
compagnie d’un autre ami calanquais) une équipe de dix
chauffeurs. Ceux-ci conduisent de gros camions F.W.D. de
l’armée américaine, et convoient surtout des bidons d’huile de
moteur.
J’accepte, parce que ce boulot me donne la possibilité de
vivre au grand air. Mais un coup du sort me frappe alors que je
n’ai pas dix-neuf ans.
Un de nos jeux, le dimanche, à Sormiou, consiste à aider les
démineurs de l’armée. Nous nettoyons la plage et les rochers
des centaines de mines, d’obus, de grenades, d’armes en tout
genre, que les Allemands ont abandonnés à la Libération.
Nous cherchons et nous ramassons ces engins de mort. Nous
les jetons au large, dans de profonds canyons où ils ne
menacent plus personne. Il faut, pour ce jeu-là, du courage et
même de l’inconscience.
Le 9 février 1946, il pleut. Sur la plage, l’averse dégage du
sable un objet cylindrique qui ressemble à un stylo. Je me
doute qu’il s’agit d’un piège, mais je le touche. A peine l’ai-je
effleuré que l’engin explose. La déflagration m’arrache la plus
grande partie des quatre doigts de la main gauche.
Impossible de raconter ma stupeur après ce coup. Ni mon
désespoir au spectacle de ma pauvre main mutilée, d’où le
sang gicle avec force... Mes amis me tortillent un pansement
de fortune et m’emmènent aussi vite qu’ils peuvent (d’abord à
pied, par le sentier des ânes, puis en tramway) jusqu’à
l’hôpital de la Conception, à Marseille. Je passe trois semaines
dans cet établissement. Mes jours ne sont pas en danger, mais
je touche le fond du désespoir.
Je confie à la mer ma rééducation physique et morale. C’est
elle qui me retape physiquement — et me redonne le goût de
vivre. Je nage deux ou trois heures par jour. Je vais de plus en
plus loin, seul, le long des falaises immaculées des calanques.
Je plonge avec mes lunettes Fernez, mon tuba et mes palmes.
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