CAPITAINE DE LA CALYPSO
en trapèze, percées de trois trous. J’en soulève une. Elle est
lourde : je ne réussis pas à la remonter. J’appelle mes
compagnons. Nous nous servons de la bette comme base de
travail. Nous halons l’objet dans la barque au bout d’un filin.
Je viens d’accomplir ma première découverte archéologique.
Sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose...
Je comprendrai plus tard la vraie nature de ces trapèzes
minéraux. Ce sont des ancres antiques. Au cours des siècles,
des dizaines de bateaux phéniciens, grecs, romains, byzantins,
sarrasins, vénitiens, etc., se sont présentés devant Riou. Ils y
ont mouillé. Certains d’entre eux y ont perdu leur ancre à la
suite d’une manœuvre précipitée, ou à cause d’un brusque
coup de vent d’ouest.
En revenant vers le camp, je ne cesse de considérer ma
trouvaille. L’homme qui l’a façonnée était un artisan habile. Il
ne se doutait pas qu’elle servirait pendant des siècles de
support à des animaux marins... Si je ne connais pas encore
avec précision la fonction de l’objet que j’ai « inventé », j’ai
l’intuition que cette découverte est beaucoup plus importante
pour moi que celle d’un nouveau lieu de pêche. Je change de
perspective. La mer ne m’apparaît plus seulement comme un
milieu qu’on exploite — qui donne à manger — ou qu’on
admire. Elle devient un champ de mystères. Un livre liquide
dont chaque page contient une énigme à résoudre.
Au cours des mois qui suivent, je sillonne avec mes
compagnons les calanques et les parages de Marseille. Mais
seulement lors des fins de semaine : chaque lundi, je me
retrouve assis derrière mon bureau. Huit heures-midi ; quatorze heures-dix-huit heures... J’aligne des colonnes de chiffres. Je suffoque. Je me rends compte que je ne supporterai
jamais cette existence. Je dois trouver autre chose. M’arracher
de ces murs sans soleil, sans ciel et, surtout, sans mer...
Etienne Paul, un autre ami de Sormiou, me connaît depuis
mon enfance. Il me présente à un transporteur nommé Gaston
Michaud. Ce dernier, mordu de pétanque, taquine volontiers
e cochonnet dans la calanque. Il nous accompagne en mer. Il
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