LE FLEUVE VERT
jaguar : un hangar en est bourré. Des milliers de félins tachetés
ont péri pour le plaisir frimeur de quelques élégantes. Elégantes?... Les massacres de caïmans (jacarés) sont tout aussi
lamentables : plusieurs centaines de milliers de peaux passent
chaque année par ici, afin d’être transformées en chaussures et
en sacs à main de luxe... Le commerce des aras, des
perroquets, des singes, des tatous, etc., n’est guère reluisant.
Je me fais une idée, à Leticia, du pillage éhonté auquel les
hommes soumettent la forêt amazonienne. Bien entendu, ce
saccage n’aurait pas lieu si la demande des pays riches
n’existait pas. Ce sont les Etats-Unis, l’Europe et le Japon qui
amorcent la pompe.
Dans un hôtel de la ville, au fin fond d’une arrière-cour,
dans un bassin d’eau croupie, nous découvrons l’une des
merveilles vivantes de l’Amazonie : une loutre géante. Elle a
été prise par un braconnier. L’hôtelier en a fait une attraction.
Il la nourrit d’os de poulet. Elle perd ses poils, elle est malade,
elle va mourir. Nous voulons la sauver. Nous l’adoptons et
nous lui construisons un enclos sur la plage avant de la Calypso,
où nous remplissons pour elle notre grande piscine bleue.
Pendant deux jours, Catcha (c’est le nom que nous lui
donnons) reste prostrée. Elle montre les dents quand nous
approchons. Elle a tant souffert à cause des hommes... Je lui
pêche d’excellents poissons de l’Amazone — des piranhas, des
tucunarés, etc. Je les lui offre. Le troisième jour, elle accepte.
Elle prend dans ses deux mains le cadeau que je lui fais et elle
le croque, en commençant par la tête, avec de drôles de
grognements de satisfaction : « A-gno-gno-gno !... A-gno-gnogno!... »
Dès lors, elle devient le plus charmant compagnon (c’est un
mâle). Elle se précipite pour m’accueillir le matin. Elle me fait
la fête. Elle roule sur le dos et exige que je lui gratte le ventre.
Elle comprend tout — mieux qu’un chien. Elle mesure près de
deux mètres de longueur. Elle est fine, elle est souple, elle est
belle. Elle nage à la perfection. Un jour, elle s’évade. Elle saute
dans l’Amazone par un trou du grillage. Nous la croyons
363
jaguar : un hangar en est bourré. Des milliers de félins tachetés
ont péri pour le plaisir frimeur de quelques élégantes. Elégantes?... Les massacres de caïmans (jacarés) sont tout aussi
lamentables : plusieurs centaines de milliers de peaux passent
chaque année par ici, afin d’être transformées en chaussures et
en sacs à main de luxe... Le commerce des aras, des
perroquets, des singes, des tatous, etc., n’est guère reluisant.
Je me fais une idée, à Leticia, du pillage éhonté auquel les
hommes soumettent la forêt amazonienne. Bien entendu, ce
saccage n’aurait pas lieu si la demande des pays riches
n’existait pas. Ce sont les Etats-Unis, l’Europe et le Japon qui
amorcent la pompe.
Dans un hôtel de la ville, au fin fond d’une arrière-cour,
dans un bassin d’eau croupie, nous découvrons l’une des
merveilles vivantes de l’Amazonie : une loutre géante. Elle a
été prise par un braconnier. L’hôtelier en a fait une attraction.
Il la nourrit d’os de poulet. Elle perd ses poils, elle est malade,
elle va mourir. Nous voulons la sauver. Nous l’adoptons et
nous lui construisons un enclos sur la plage avant de la Calypso,
où nous remplissons pour elle notre grande piscine bleue.
Pendant deux jours, Catcha (c’est le nom que nous lui
donnons) reste prostrée. Elle montre les dents quand nous
approchons. Elle a tant souffert à cause des hommes... Je lui
pêche d’excellents poissons de l’Amazone — des piranhas, des
tucunarés, etc. Je les lui offre. Le troisième jour, elle accepte.
Elle prend dans ses deux mains le cadeau que je lui fais et elle
le croque, en commençant par la tête, avec de drôles de
grognements de satisfaction : « A-gno-gno-gno !... A-gno-gnogno!... »
Dès lors, elle devient le plus charmant compagnon (c’est un
mâle). Elle se précipite pour m’accueillir le matin. Elle me fait
la fête. Elle roule sur le dos et exige que je lui gratte le ventre.
Elle comprend tout — mieux qu’un chien. Elle mesure près de
deux mètres de longueur. Elle est fine, elle est souple, elle est
belle. Elle nage à la perfection. Un jour, elle s’évade. Elle saute
dans l’Amazone par un trou du grillage. Nous la croyons
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