LES ANNÉES DE GUERRE
Georges Beuchat : une arbalète à crosse de bois. Je débusque,
sous un rocher, un énorme mérou dont la gueule aux lippes
épaisses palpite. Je tire. Je ne réussis pas à extraire l’animal de
son trou. Il ne me faut pas moins de trois flèches pour le tuer.
J’ai seize ans : c’est ma première prise importante. Au retour,
nous enfilons un autre tunnel vers Méjean. Nous débouchons à
l’air libre... exactement sous les filets de camouflage de
l’artillerie allemande! Nous nous retrouvons le dos au mur,
une mitraillette sur le ventre, à subir les vociférations d’un
officier. Nous n’en menons pas large. Et c’est le mérou qui
nous sauve : l’officier nazi, impressionné par la taille de
l’animal, nous demande comment nous l’avons eu. Il se fait
expliquer le fonctionnement de nos engins de chasse. Et il nous
libère avec notre prise... Nous détalons sur la voie ferrée
jusqu’à la station de Niolon, où le chef de gare nous laisse
peser le poisson sur sa bascule : vingt-cinq kilogrammes !
Mes escapades avec Georges Beuchat, sous l’Occupation,
comptent parmi mes meilleurs souvenirs. Les plus palpitants.
Les plus aventureux... Mais la vie quotidienne n’est pas
composée que de parties de gendarmes et de voleurs. A
longueur de semaine, je travaille au bureau. Je m’y ennuie,
mais j’y lie de nouvelles connaissances. C’est grâce à une
employée de la société Rocca-Tassy-De Roux que je rencontre
un autre fou de la mer et des poissons, qui devient aussi mon
ami : Paul Brémond. Il a une dizaine d’années de plus que
moi. Malgré son emploi de rond-de-cuir, il est prodigieusement habile de ses mains. Il travaille le bois, le fer et le béton,
et ce qu’il fabrique vaut l’œuvre d’un compagnon. Je l’invite à
nous rejoindre à Sormiou, le samedi et le dimanche. Il décide
de remettre à neuf la bette de mon père. Pouvais-je trouver
maître ouvrier plus habile et plus compétent ?
Nous voici trois : Beuchat, Brémond et moi. Trois amis,
trois plongeurs, trois passionnés de mer et de pêche. Le
quatrième mousquetaire arrive un jour que nous braconnons
près des jetées de l’Estaque, pendant l’été de 1943. C’est le
plus âgé. Il s’appelle Robert (Bob, ou Poup) Prigent. Breton
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