LES ANNÉES DE GUERRE
La mer me console — ou me distrait — de la cruelle
imbécillité de mon espèce.
Et elle me rend libre. A cette époque, je n’ai même pas
entendu parler de Baudelaire, ni de son fameux poème
(« Homme libre, toujours tu chériras la mer »...) que le
commandant Cousteau affichera au carré de la Calypso. Mais je
devine qu’il y a, dans l’infini des vagues, un appel à
l’insoumission, à l’originalité, au refus des conventions et des
lâchetés. A la révolte.
Quand j’arrive à Sormiou, je jette mon sac à dos sur le seuil
de notre cabanon et je cours vers la plage. La bette de mon
père est là, au sec, sur le terre-plein où il l’avait rangée. Elle
m’attend. Je la trouve toujours aussi belle; mais sa peinture se
ternit et commence de se craqueler. Le bois, sans l’humidité de
la mer, se dessèche et se fendille. Entre les bordés, des joints se
distendent et laissent voir le jour.
Je suis trop jeune pour mener seul au large ce lourd pointu.
Mais je commence de l’entretenir. Je lui rends un peu de vie en
l’étanchant. Je mastique et je peins. Je verse de l’eau entre ses
membrures, afin de faire gonfler le bois et de resserrer les
joints.
L’expérience de marin et de plongeur qui me manque, je
l’acquiers grâce à un ami cher entre tous.
Georges Beuchat...
En 1942, c’est un athlète. Un authentique champion, une
sorte de Johnny Weissmuller phocéen. Il joue dans l’équipe de
water-polo du Cercle des nageurs de Marseille, dont il est la
vedette. Il devient le mentor de mes aventures aquatiques.
Comme moi, il aime la mer avec passion. Bien qu’il soit mon
aîné de seize ans, nous nous entendons à merveille. Notre
amitié commence au hasard d’une rencontre à Sormiou. Au
bout d’une semaine, nous avons compris qu’elle est solide, et
que rien ne pourra plus l’entamer. Chaque épreuve la renforce,
comme les intempéries durcissent les concrétions marines.
Une amitié pour la vie...
En 1942, on assiste, à Marseille, aux débuts de la chasse
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