CAPITAINE DE LA CALYPSO
sommes dérisoires. Elles prennent soin de moi. Elles me gâtent
autant qu’elles le peuvent et que l’époque le permet. Les
restrictions sont pénibles à supporter pour tout le monde.
Davantage encore pour un adolescent... Une ou deux tranches
de pain ne satisfont pas l’appétit d’un garçon de douze à dixsept ans. Ma mère et ma sœur se privent pour moi. Naïf, je ne
m’en apercevrai qu’à la Libération.
Elles se débrouillent aussi pour que j’acquière un minimum
d’instruction. Certes, je ne prépare pas Polytechnique... Je
passe mon certificat d’études, puis j’accomplis deux années de
cours complémentaire, durant lesquelles j’apprends les métiers
du fer et du bois. Je ne regretterai pas cette formation pratique
lorsque, sur la Calypso, il faudra réparer avec les moyens du
bord, à l’autre bout de la Terre...
En 1942, quand même un peu conscient de la charge que je
représente pour ma mère et ma sœur, je décide de chercher du
boulot. Elles refusent; je m’entête. J’ai quinze ans. En
mémoire de mon père, qui a travaillé pour eux pendant dixsept années, les directeurs de la société Rocca-Tassy-De Roux
acceptent de m’embaucher comme apprenti. Mon minuscule
salaire soulage à peine le labeur des deux couturières, que je
vois penchées sur leur ouvrage de plus en plus tôt et de plus en
plus tard.
Au fil des mois, puis des années, la blessure causée par la
mort de mon père se cicatrise. Nous reprenons, chaque fin de
semaine, le sentier du Sormiou. Dans la calanque, nous
partageons notre cabanon avec des parents et des amis.
En dépit de la guerre, des privations et des souffrances, la
magie de la Méditerranée reste intacte. Lorsque je la retrouve
et que je m’y plonge, son eau agit sur moi comme un baume.
J’oublie les horreurs et les drames. Je joue avec la crevette
grise ou la blennie cornes de cerf comme si la folie meurtrière
des hommes était entre parenthèses, comme si les tragiques
événements dont parlent la radio et les journaux concernaient
une autre planète.
34
sommes dérisoires. Elles prennent soin de moi. Elles me gâtent
autant qu’elles le peuvent et que l’époque le permet. Les
restrictions sont pénibles à supporter pour tout le monde.
Davantage encore pour un adolescent... Une ou deux tranches
de pain ne satisfont pas l’appétit d’un garçon de douze à dixsept ans. Ma mère et ma sœur se privent pour moi. Naïf, je ne
m’en apercevrai qu’à la Libération.
Elles se débrouillent aussi pour que j’acquière un minimum
d’instruction. Certes, je ne prépare pas Polytechnique... Je
passe mon certificat d’études, puis j’accomplis deux années de
cours complémentaire, durant lesquelles j’apprends les métiers
du fer et du bois. Je ne regretterai pas cette formation pratique
lorsque, sur la Calypso, il faudra réparer avec les moyens du
bord, à l’autre bout de la Terre...
En 1942, quand même un peu conscient de la charge que je
représente pour ma mère et ma sœur, je décide de chercher du
boulot. Elles refusent; je m’entête. J’ai quinze ans. En
mémoire de mon père, qui a travaillé pour eux pendant dixsept années, les directeurs de la société Rocca-Tassy-De Roux
acceptent de m’embaucher comme apprenti. Mon minuscule
salaire soulage à peine le labeur des deux couturières, que je
vois penchées sur leur ouvrage de plus en plus tôt et de plus en
plus tard.
Au fil des mois, puis des années, la blessure causée par la
mort de mon père se cicatrise. Nous reprenons, chaque fin de
semaine, le sentier du Sormiou. Dans la calanque, nous
partageons notre cabanon avec des parents et des amis.
En dépit de la guerre, des privations et des souffrances, la
magie de la Méditerranée reste intacte. Lorsque je la retrouve
et que je m’y plonge, son eau agit sur moi comme un baume.
J’oublie les horreurs et les drames. Je joue avec la crevette
grise ou la blennie cornes de cerf comme si la folie meurtrière
des hommes était entre parenthèses, comme si les tragiques
événements dont parlent la radio et les journaux concernaient
une autre planète.
34
