CAPITAINE DE LA CALYPSO
demi-heure ou trois quarts d’heure immergé, là où on n’aurait
pas enduré dix minutes avec un matériel classique.
Nous croisons nos premiers icebergs (je ne parle pas des
simples glaçons). Prodigieuses montagnes flottantes! Aucun
n’est identique à un autre. Certains ressemblent à des
immeubles de bureaux, d’autres à des églises de campagne,
d’autres à des temples grecs ou à des pavillons de banlieue.
Nous en filmons un qui imite le Sphinx d’Egypte — un félin
couché sur le ventre, avec une tête humaine ! Tous sont suivis
d’un cortège de glaçons plus petits, qu’on appelle growlers, et
qui pourraient faire du mal à notre coque...
Nous touchons l’île King George, dans l’archipel des
Shetland du Sud. Nous mouillons dans la vaste baie du
Léopard, qui s’ouvre au sud-est, face à la péninsule Antarctique. Des blocs de glace à la dérive portent leurs chargements
de pingouins papous, de gorfous sauteurs et de pingouins
adélie, comme des autobus emmènent des passagers dans les
rues des villes. Un phoque de Weddell, qui se reposait sur une
plaque de banquise, se réveille en sursaut à notre arrivée ; il se
laisse glisser dans la mer sans une éclaboussure. Philippe
Cousteau et François Dorado s’en vont en Zodiac explorer la
langue d’un glacier qui vêle ses icebergs dans l’océan : au
moment où ils approchent, un énorme pan de glace de plus de
cinquante mètres de hauteur et de cent mètres de longueur
s’effondre en grondant : la masse gelée creuse en tombant un
monstrueux entonnoir liquide, qui se comble en donnant
naissance à un raz de marée. Philippe et François, ballottés
comme des lièges sur les crêtes écumantes, s’en tirent
indemnes. Mais l’Antarctique nous a avertis. Ici, la nature est
plus brutale que partout ailleurs.
Plus brutale, mais tellement plus belle... Les mots sont
incapables de rendre la splendeur des montagnes qui se
reflètent dans la mer parsemée de glaces — les blancs, les
bleus, les gris, en mille nuances...
Sur la plage de la baie Léopard, le scientifique qui nous
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demi-heure ou trois quarts d’heure immergé, là où on n’aurait
pas enduré dix minutes avec un matériel classique.
Nous croisons nos premiers icebergs (je ne parle pas des
simples glaçons). Prodigieuses montagnes flottantes! Aucun
n’est identique à un autre. Certains ressemblent à des
immeubles de bureaux, d’autres à des églises de campagne,
d’autres à des temples grecs ou à des pavillons de banlieue.
Nous en filmons un qui imite le Sphinx d’Egypte — un félin
couché sur le ventre, avec une tête humaine ! Tous sont suivis
d’un cortège de glaçons plus petits, qu’on appelle growlers, et
qui pourraient faire du mal à notre coque...
Nous touchons l’île King George, dans l’archipel des
Shetland du Sud. Nous mouillons dans la vaste baie du
Léopard, qui s’ouvre au sud-est, face à la péninsule Antarctique. Des blocs de glace à la dérive portent leurs chargements
de pingouins papous, de gorfous sauteurs et de pingouins
adélie, comme des autobus emmènent des passagers dans les
rues des villes. Un phoque de Weddell, qui se reposait sur une
plaque de banquise, se réveille en sursaut à notre arrivée ; il se
laisse glisser dans la mer sans une éclaboussure. Philippe
Cousteau et François Dorado s’en vont en Zodiac explorer la
langue d’un glacier qui vêle ses icebergs dans l’océan : au
moment où ils approchent, un énorme pan de glace de plus de
cinquante mètres de hauteur et de cent mètres de longueur
s’effondre en grondant : la masse gelée creuse en tombant un
monstrueux entonnoir liquide, qui se comble en donnant
naissance à un raz de marée. Philippe et François, ballottés
comme des lièges sur les crêtes écumantes, s’en tirent
indemnes. Mais l’Antarctique nous a avertis. Ici, la nature est
plus brutale que partout ailleurs.
Plus brutale, mais tellement plus belle... Les mots sont
incapables de rendre la splendeur des montagnes qui se
reflètent dans la mer parsemée de glaces — les blancs, les
bleus, les gris, en mille nuances...
Sur la plage de la baie Léopard, le scientifique qui nous
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