CAPITAINE DE LA CALYPSO
au-dessus des yeux, sur les joues et le menton. Sa lèvre
supérieure porte une bosse de peau plissée, durcie, incrustée de
balanes et de coquillages : les harponneurs appelaient « bonnet » ce curieux jardin japonais, et prétendaient que le toucher
portait chance.
Nous suivons la baleine jusqu’au milieu du golfe de San
José : voilà qu’elle fait demi-tour. Elle lève sa vaste queue audessus de la surface et se laisse pousser par le vent de terre —
le vent de la pampa —, qui la remmène au large. Bon sang,
mais c’est bien sûr : elle s’amuse ! A Valdés, les baleines
franches font de la planche à voile avec leur queue !
La Calypso fend lentement ces eaux magiques. C’est ici que
se reproduisent la majeure partie des baleines franches noires
de l’hémisphère Sud. Nous passons des journées enchantées
avec elles. Nous découvrons des mères et leurs petits : scènes
d’affection. En plongeant, nous constatons que ces bêtes
énormes se plaisent à rester de longues minutes en apnée
(parfois une demi-heure), couchées sur le fond, immobiles,
silencieuses. A quoi correspond ce comportement? Peut-être
est-ce, pour elles, une façon d’échapper au sonar des orques,
leurs plus dangereux ennemis naturels ?
Un matin, je m’enfonce dans l’eau glauque, striée de rais de
lumière bleu-vert. Bernard Delemotte m’accompagne. Nous
localisons une baleine couchée au fond de la mer, à quarante
mètres sous la surface. Je la rejoins. Je longe son corps
interminable. Je la caresse : elle a la peau douce comme du
velours ; elle frissonne au contact de ma main. Je détaille ses
larges battoirs, la commissure de ses lèvres, ses fanons en
partie visibles et son œil rond, de la taille d’un pamplemousse,
surmonté d’un amas de parasites. Le géant — le Léviathan de
la Bible — me regarde comme je le regarde. Je lis dans sa
prunelle un intérêt, une curiosité, peut-être une interrogation.
De l’intelligence, j’en suis certain ! Je me demande ce que la
baleine pense de moi : croit-elle que je suis une sorte de
phoque bizarre, handicapé pour la nage et doté d’une peau en
caoutchouc noire à raie jaune? Ou bien connaît-elle l’espèce
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