LE GRAND CONTINENT BLANC
fait route vers l’Antarctique — l’immensité blanche, le Sixième
Continent, le royaume du froid, des blizzards et du songe.
Treize millions de kilomètres carrés de glaces, sans compter la
banquise qui mange l’océan durant l’interminable hiver... Il y
a longtemps que Cousteau en rêvait et nous en faisait rêver.
Cette fois sera la bonne. Nous y tournerons un film de long
métrage dont le titre est déjà trouvé : Le Voyage au bout du
monde ; et quatre films de télévision.
Je n’accomplis pas la première partie de la navigation. Je
rejoins le bord par avion, à Rio de Janeiro, où nous chargeons
quelques tonnes de matériel, et d’où nous appareillons le
23 octobre. Buenos Aires. Puerto Madryn. Nouvel embarquement de fournitures.
Nous abordons la péninsule Valdés. Splendeur de la Patagonie... En dépit du fait que, sous ces latitudes, c’est le
printemps, je trouve qu’il fait frisquet. Mais si j’ai la chair de
poule en entrant dans le golfe de San José, au nord de Valdés,
ce n’est pas de froid. C’est à cause des baleines.
Majestueuses, énormes, prodigieuses... Ce sont des baleines
franches noires — une espèce que je n’ai encore jamais vue.
Seize à dix-huit mètres de longueur, cinquante à soixante-dix
tonnes... Voici le cétacé qui, jadis, venait se reproduire en
hiver dans le golfe de Gascogne, près des côtes du Pays basque :
on l’appelait pour cette raison baleine des Basques, ou baleine
de Biscaye. Un animal gigantesque, mais débonnaire. Doux,
lent, pacifique... Les Basques ont appris à le chasser vers le ixc
ou le xc siècle. Ils ont été les premiers baleiniers de l’Histoire.
Hélas ! Ils ont presque éliminé l’espèce avant la fin du xvmc
siècle : dans l’Atlantique Nord, il n’en subsiste aujourd’hui
qu’un minuscule troupeau — miraculé —, dans la baie de
Fundy, à la frontière du Canada et des Etats-Unis.
Nous pénétrons dans le golfe de San José en même temps
qu’un de ces monuments de graisse et de muscles. La baleine
souffle comme une forge et envoie dans l’air son double aérosol
en cœur. Tête énorme, fanons de cinq mètres de longueur...
Elle a la peau anthracite, constellée de parasites, notamment
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