LE LAGON DES BALEINES GRISES
Il en restait de rares sujets qui, bien protégés par les
autorités mexicaines et américaines, reconstituèrent les troupeaux actuels.
La Calypso se présente devant le détroit de l’Ojo del Liebre
(«l’Œil de Lièvre »), qui donne dans la baie de Scammon.
Nous n’entrons dans le lagon qu’avec notre Zodiac et notre
chaland. Il s’agit d’un immense bras de mer, cent fois ramifié,
qui s’insinue sur des dizaines de kilomètres à l’intérieur du
désert de Vizcaino, en Basse-Californie. De telle sorte qu’on
peut qualifier les baleines grises de « baleines du désert »...
Nous ne mettons pas longtemps à apercevoir le souffle d’une
mère et de son petit. Plus loin, une autre femelle tourne dans
l’eau chargée de plancton; elle semble nerveuse, inquiète;
peut-être est-elle sur le point d’accoucher; nous évitons de la
déranger. Nous plongeons avec une troisième femelle, dont le
bébé, âgé de plusieurs semaines, se débrouille parfaitement. Je
me glisse dans l’eau près d’elle. Je contemple cet énorme corps
et cette tête au museau arqué vers le bas, qui ouvre une bouche
gigantesque tendue de fanons gris. Spectacle admirable : le
jeune se frotte à sa mère ; il lui donne des coups de museau
affectueux dans les flancs ; il prend plusieurs mètres d’élan et
fonce droit sur elle ; il lui escalade le dos... Il a l’air heureux.
Maman, symbole de patience, laisse faire...
Les baleines grises ont la peau constellée de parasites
(surtout de balanes et de « poux » des baleines), qui leur
donnent l’air d’avoir une carapace. La mère que nous
observons en est couverte. Le bébé en est exempt : mais pas
pour longtemps. Il souffrira bientôt, lui aussi, de ces profiteurs
dont certains s’ancrent profondément dans la peau des cétacés.
Au moment où nous relançons notre Zodiac, au terme de
notre plongée, nous ne prenons pas garde au fait que nous
passons entre la mère et son bébé. C’est la dernière chose à
faire ; la baleine adulte, inquiète pour son rejeton, plonge
soudain sous notre embarcation et remonte à la verticale. Elle
nous projette en l’air comme de ridicules pantins, et elle
achève sa charge par un formidable coup de queue.
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