LA BETTE DE MON PÈRE
pics découpés, c’est Riou. Elle est flanquée de deux îlots que
nous distinguerons quand nous nous serons approchés davantage : le Grand et le Petit Conclu (ou Congloué). Des centaines
de gabians (goélands) y nichent dans les fissures de falaise,
ainsi que des mouettes rieuses, des cormorans et d’autres
espèces. Au début de l’été, les gabians de l’année, âgés de trois
mois, s’envolent pour la première fois. Ils ont encore leur
plumage juvénile tacheté de gris et de brun. Ils manquent
de force et d’expérience : nombreux sont ceux qui tombent à l’eau. Lorsque cela arrive, leurs mères ne les abandonnent pas : elles se posent près d’eux et les guident à la nage
vers des rochers qui affleurent, afin qu’ils fassent sécher
leurs ailes au soleil. Cependant, la loi de la nature est cruelle
pour les oisillons malades ou débiles : ceux qui meurent
d’épuisement sont déchiquetés et mangés par leurs congénères.
« Maintenant, poursuit mon père, regarde à droite : cette île
longue et plate a reçu le nom logique de Plane; on l’appelle
aussi Calseraigne. Les suivantes, là-bas, sont la Jarre, Maire
(ou Maire) et Tiboulen. Beaucoup plus loin vers l’ouest, tu
distingues le phare de l’îlot du Planier. Derrière le cap
Croisette se cachent les îles Pomègues, Ratonneau et le
château d’If. Je t’emmènerai les visiter. Toutes...
« Pour le moment, apprends donc un peu à mener le bateau.
Je mets le moteur au ralenti. Empoigne la barre... Choisis deux
repères : on dit des amers Par exemple, ces deux pointes de
l’île Riou... Tâche de garder le cap. Plus à droite... Maintenant, plus à gauche... Doucement. Il faut y aller doucement! »
Je ne trouve pas de mots pour décrire ma fierté. Je suis le
capitaine de la bette de mon père. J’exulte. Ma mère sourit
comme sourient toutes les mamans du monde lorsqu’elles
assistent aux premiers exploits de leurs rejetons.
Teuf! Teuf! Teufl... Nous sommes arrivés. Mon père coupe
les gaz et jette l’ancre, qui disparaît dans le bleu sombre en
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