CAPITAINE DE LA CALYPSO
profondeur. C’est ainsi que l’humanité, un jour, colonisera le
plateau continental.
Je participe à toutes les missions que le Pacha me confie —
et à quelques autres que je crois utiles. Je confectionne, avec
mes amis citoyens de la mer, une grande « volière à poissons »,
faite d’un bâti et d’un grillage métalliques, où nous emprisonnons pour quelques heures les animaux que nous capturons
sur le récif, et dont le professeur Vaissière veut étudier le
comportement. Le village sous la mer a désormais son
poulailler. La volaille possède des écailles au lieu de plumes;
elle ne caquette pas : elle bâille !
Nous explorons le récif en tous sens. Nous ne nous lassons
pas de la splendeur des madrépores, des alcyonaires, des
gorgones et des bryozoaires. Je m’extasie devant un énorme
corail porite de deux mètres de hauteur, que constellent des
dizaines de vers spirobranches géants : ces derniers déploient
dans le courant leurs panaches de tentacules. Je les appelle
« parapluies de Cherbourg ». Bien qu’ils appartiennent tous à
la même espèce, certains sont jaunes, d’autres bruns, d’autres
vermillon, d’autres grenat, d’autres bleus, etc. Preuve — s’il en
fallait — que la couleur n’est qu’un détail de l’ensemble des
caractères qui font un organisme ; et que les théoriciens du
racisme ignorent les lois élémentaires de la biologie.
Les requins évanouis, et Jules le barracuda plus calme que
nous ne le redoutions, les plus imposants locataires du récif
sont les poissons-camions — ou napoléons, ou perroquetsbosses. A la nuit tombée, ils dorment chacun dans leur trou. A
l’aube, ils font leur « toilette » en se frottant vigoureusement
sur le sable du fond. Puis ils se réunissent en bande, et
commencent de casser du corail. Ils foncent comme des
forcenés, la bosse en avant, sur les madrépores. La puissance
de leurs cinquante ou soixante kilogrammes lancés fait éclater
les branches des polypiers, qu’ils se mettent ensuite à mâchonner avec leurs puissantes dents soudées en bec. On entend le
travail de leurs mâchoires : ils broient le calcaire comme nous
écrasons des biscottes. Crunch ! crunch ! Ils recrachent une
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profondeur. C’est ainsi que l’humanité, un jour, colonisera le
plateau continental.
Je participe à toutes les missions que le Pacha me confie —
et à quelques autres que je crois utiles. Je confectionne, avec
mes amis citoyens de la mer, une grande « volière à poissons »,
faite d’un bâti et d’un grillage métalliques, où nous emprisonnons pour quelques heures les animaux que nous capturons
sur le récif, et dont le professeur Vaissière veut étudier le
comportement. Le village sous la mer a désormais son
poulailler. La volaille possède des écailles au lieu de plumes;
elle ne caquette pas : elle bâille !
Nous explorons le récif en tous sens. Nous ne nous lassons
pas de la splendeur des madrépores, des alcyonaires, des
gorgones et des bryozoaires. Je m’extasie devant un énorme
corail porite de deux mètres de hauteur, que constellent des
dizaines de vers spirobranches géants : ces derniers déploient
dans le courant leurs panaches de tentacules. Je les appelle
« parapluies de Cherbourg ». Bien qu’ils appartiennent tous à
la même espèce, certains sont jaunes, d’autres bruns, d’autres
vermillon, d’autres grenat, d’autres bleus, etc. Preuve — s’il en
fallait — que la couleur n’est qu’un détail de l’ensemble des
caractères qui font un organisme ; et que les théoriciens du
racisme ignorent les lois élémentaires de la biologie.
Les requins évanouis, et Jules le barracuda plus calme que
nous ne le redoutions, les plus imposants locataires du récif
sont les poissons-camions — ou napoléons, ou perroquetsbosses. A la nuit tombée, ils dorment chacun dans leur trou. A
l’aube, ils font leur « toilette » en se frottant vigoureusement
sur le sable du fond. Puis ils se réunissent en bande, et
commencent de casser du corail. Ils foncent comme des
forcenés, la bosse en avant, sur les madrépores. La puissance
de leurs cinquante ou soixante kilogrammes lancés fait éclater
les branches des polypiers, qu’ils se mettent ensuite à mâchonner avec leurs puissantes dents soudées en bec. On entend le
travail de leurs mâchoires : ils broient le calcaire comme nous
écrasons des biscottes. Crunch ! crunch ! Ils recrachent une
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