CAPITAINE DE LA CALYPSO
cinq minutes sans rien dire — à la fois oppressés par la majesté
hostile de ces ténèbres liquides, et radieux d’avoir réussi à
gagner ces parages de l’extrême.
Soudain, une secousse; une succession de claquements...
« Ah! non, m’exclamé-je : ça ne va pas recommencer!
— Ce n’est rien, dit Cousteau : quelques bulles d’hydrogène qui s’échappent... »
Il a raison. Nous n’aurons pas d’autre alerte. Je remets en
marche et je manœuvre pour que le Pacha puisse filmer le fond
et ses créatures : des pennatules plantées dans le sable comme
des plumes d’oie dans l’encrier d’un écrivain; un requin
émissole qui rôde ; un curieux être articulé qui chemine sur ses
longues pattes et ressemble à une araignée (les scientifiques le
nomment pycnogonide) ; des cérianthes, des anémones, des
concombres de mer... J’effectue des prélèvements d’échantillons à l’aide de la pince articulée de la soucoupe.
En consultant notre chronomètre, nous nous apercevons que
nous avons quitté la surface depuis déjà deux heures et demie!
Il faut remonter. Nous reparcourons un à un — vers le haut —
les étages de la mer. J’essaie de ne pas toucher le fond avec la
coque du submersible : par endroits, la pente est forte et le
sédiment instable. Je ne tiens pas à déclencher une avalanche
sur nos têtes.
A cinquante mètres, nous faisons une halte pour... casser la
croûte. C’est vite devenu une habitude : ce sera bientôt la
règle. Je ne conçois plus la plongée en soucoupe sans un bon
saucisson-vin rouge...
Nous faisons surface. J’actionne les tuyères du submersible,
dont les jets sont visibles de loin. Le chaland nous repère et
nous remorque jusqu’à la Calypso. Je souffre d’un sérieux mal
de crâne et je suis heureux. Ce n’est pas que je sois
masochiste : je suis content parce que nous avons percé le
« mur » des trois cents mètres; et j’ai la migraine parce que,
dans l’habitacle, après quatre heures de plongée, la teneur en
gaz carbonique franchit la barre de deux pour cent.
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