CAPITAINE DE LA CALYPSO
soucoupe réagit comme une boule de billard. La moindre
différence de débit dans les tuyères, le moindre contact avec
une arête de falaise ou une gorgone, suffit à la faire changer de
direction. La conduite est intermédiaire entre celle du char
d’assaut et celle du vaisseau spatial... Le plus difficile à
apprivoiser, ce sont les trois dimensions. Le pilote doit rester
concentré du début à la fin de la mission : c’est fatigant pour
les nerfs. Il ne doit jamais oublier que chaque mouvement
amorcé mettra du temps à être corrigé. Les réactions de l’engin
aux ordres qu’on donne sont décalées dans le temps : maîtriser
ce submersible exige, en fait, un sens aigu de l’anticipation. Et
une délicatesse de dentellière!... L’apprentissage est long—
mais pas plus difficile que celui de la conduite automobile.
A présent, la Calypso cingle vers les Petites Antilles. Nous
gagnons la Guadeloupe, où nous faisons escale. Nous enchaînons six plongées en soucoupe devant l’islet aux Pigeons. C’est
ici que nous coupons le cordon ombilical... La grue nous
dépose en surface ; un plongeur décroche le filin : nous sommes
libres — et vulnérables... En cas de pépin, nous n’avons plus la
ressource de demander qu’on nous remonte d’urgence.
La dernière de ces six missions me reste en mémoire. C’est
ce que j’appellerais, au sens propre, une plongée chaude...
Dès le début, tout va mal. Pour une raison mystérieuse
(erreur de lestage?), nous piquons trop vite vers le fond. J’ose
à peine regarder par le hublot. Jean Mollard, décontracté, ne
perd pas une miette du spectacle et s’exclame que c’est
superbe. Le faisceau de nos projecteurs lui révèle un autre
monde. Nous longeons un escalier de corail hérissé d’une foret
de gorgones. Nous semons la panique dans une nuée de
poissons-demoiselles. Nous survolons une pente constellée
d’ophiures qui se tortillent et de concombres de mer qui se
traînent. Nous croisons un gros squale — probablement un
griset, ou requin-taureau.
Cette glissade incontrôlée nous amène à soixante-dix
mètres. Nous atterrissons lourdement dans un pâté de coraux
que la soucoupe écrase. Des branches s’accrochent aux
190
soucoupe réagit comme une boule de billard. La moindre
différence de débit dans les tuyères, le moindre contact avec
une arête de falaise ou une gorgone, suffit à la faire changer de
direction. La conduite est intermédiaire entre celle du char
d’assaut et celle du vaisseau spatial... Le plus difficile à
apprivoiser, ce sont les trois dimensions. Le pilote doit rester
concentré du début à la fin de la mission : c’est fatigant pour
les nerfs. Il ne doit jamais oublier que chaque mouvement
amorcé mettra du temps à être corrigé. Les réactions de l’engin
aux ordres qu’on donne sont décalées dans le temps : maîtriser
ce submersible exige, en fait, un sens aigu de l’anticipation. Et
une délicatesse de dentellière!... L’apprentissage est long—
mais pas plus difficile que celui de la conduite automobile.
A présent, la Calypso cingle vers les Petites Antilles. Nous
gagnons la Guadeloupe, où nous faisons escale. Nous enchaînons six plongées en soucoupe devant l’islet aux Pigeons. C’est
ici que nous coupons le cordon ombilical... La grue nous
dépose en surface ; un plongeur décroche le filin : nous sommes
libres — et vulnérables... En cas de pépin, nous n’avons plus la
ressource de demander qu’on nous remonte d’urgence.
La dernière de ces six missions me reste en mémoire. C’est
ce que j’appellerais, au sens propre, une plongée chaude...
Dès le début, tout va mal. Pour une raison mystérieuse
(erreur de lestage?), nous piquons trop vite vers le fond. J’ose
à peine regarder par le hublot. Jean Mollard, décontracté, ne
perd pas une miette du spectacle et s’exclame que c’est
superbe. Le faisceau de nos projecteurs lui révèle un autre
monde. Nous longeons un escalier de corail hérissé d’une foret
de gorgones. Nous semons la panique dans une nuée de
poissons-demoiselles. Nous survolons une pente constellée
d’ophiures qui se tortillent et de concombres de mer qui se
traînent. Nous croisons un gros squale — probablement un
griset, ou requin-taureau.
Cette glissade incontrôlée nous amène à soixante-dix
mètres. Nous atterrissons lourdement dans un pâté de coraux
que la soucoupe écrase. Des branches s’accrochent aux
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