L’ODEUR DU PÉTROLE
Le lendemain, les indigènes eux-mêmes convergent vers la
Calypso sur leurs barques de bois. Invité par le commandant
Cousteau, le chef de la communauté monte à bord.
Mme Cousteau a troqué son maillot de bain contre une robe
longue et un fichu qui cache ses cheveux blonds : pas question
de choquer ces musulmans, dont les croyances et le mode de
vie sont proches de ceux de l’époque du Prophète... Par
ailleurs, ils sont pauvres. Inutile de les regarder longtemps
pour comprendre qu’ils peinent à tirer de la mer le ^ninimum
vital.
Ils nous font savoir qu’ils n’ont plus d’eau douce, et que le
voyage est long pour aller en chercher jusqu’au puits le plus
proche. Nous leur en offrons. Tandis que nous remplissons
leurs outres, ils se détendent. Ils avaient peur de nous, comme
nous les redoutions nous-mêmes : éternel malentendu des
groupes humains qui se rencontrent... Nos relations changent.
Elles deviennent presque chaleureuses.
A leur tour, ils nous invitent dans leur camp et nous offrent
le thé. Ils se nourrissent presque exclusivement de poissons,
dont ils salent le surplus en prévision des mauvais jours. Ils
recherchent aussi divers coquillages (troques, lambis, huîtres).
A certaines saisons, ils pêchent le requin. Lorsqu’ils ont de la
chance — beaucoup de chance —, ils localisent un dugong, et
ils réussissent à harponner ce gros mammifère Sirénien qu’on
appelle vulgairement vache de mer, et qui peut dépasser
quatre cents kilogrammes. Alors, c’est jour de fête...
Mais en ce moment la pêche n’est pas bonne. La disette
menace... Tous restent dignes, mais ils sont d’une maigreur
alarmante. J’offre discrètement une plaque de chocolat aux
enfants. Ils défont le papier d’argent, qui leur plaît beaucoup,
et qu’ils gardent comme un objet précieux. Ils croquent un
carreau... et le recrachent avec une grimace d’écœurement. Ils
n’ont jamais rien goûté de tel. Ils jettent la tablette à la mer...
Nous sommes, je le rappelle, en 1954. Les grands pétroliers
ne franchissent pas encore le détroit d’Hormuz. Personne ne
sait que le sous-sol marin de Doubaï, d’Abou Dhabi, de
139
Le lendemain, les indigènes eux-mêmes convergent vers la
Calypso sur leurs barques de bois. Invité par le commandant
Cousteau, le chef de la communauté monte à bord.
Mme Cousteau a troqué son maillot de bain contre une robe
longue et un fichu qui cache ses cheveux blonds : pas question
de choquer ces musulmans, dont les croyances et le mode de
vie sont proches de ceux de l’époque du Prophète... Par
ailleurs, ils sont pauvres. Inutile de les regarder longtemps
pour comprendre qu’ils peinent à tirer de la mer le ^ninimum
vital.
Ils nous font savoir qu’ils n’ont plus d’eau douce, et que le
voyage est long pour aller en chercher jusqu’au puits le plus
proche. Nous leur en offrons. Tandis que nous remplissons
leurs outres, ils se détendent. Ils avaient peur de nous, comme
nous les redoutions nous-mêmes : éternel malentendu des
groupes humains qui se rencontrent... Nos relations changent.
Elles deviennent presque chaleureuses.
A leur tour, ils nous invitent dans leur camp et nous offrent
le thé. Ils se nourrissent presque exclusivement de poissons,
dont ils salent le surplus en prévision des mauvais jours. Ils
recherchent aussi divers coquillages (troques, lambis, huîtres).
A certaines saisons, ils pêchent le requin. Lorsqu’ils ont de la
chance — beaucoup de chance —, ils localisent un dugong, et
ils réussissent à harponner ce gros mammifère Sirénien qu’on
appelle vulgairement vache de mer, et qui peut dépasser
quatre cents kilogrammes. Alors, c’est jour de fête...
Mais en ce moment la pêche n’est pas bonne. La disette
menace... Tous restent dignes, mais ils sont d’une maigreur
alarmante. J’offre discrètement une plaque de chocolat aux
enfants. Ils défont le papier d’argent, qui leur plaît beaucoup,
et qu’ils gardent comme un objet précieux. Ils croquent un
carreau... et le recrachent avec une grimace d’écœurement. Ils
n’ont jamais rien goûté de tel. Ils jettent la tablette à la mer...
Nous sommes, je le rappelle, en 1954. Les grands pétroliers
ne franchissent pas encore le détroit d’Hormuz. Personne ne
sait que le sous-sol marin de Doubaï, d’Abou Dhabi, de
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