CAPITAINE DE LA CALYPSO
classer « inapte ». Parce que j’ai perdu deux phalanges des
quatre doigts de la main gauche, précise-t-il, je ne saurais
accomplir les travaux de matelotage. La loi est la loi : pas de
handicapés parmi les inscrits maritimes !
Le ciel me tombe sur la tête.
Le commandant Cousteau ne se démonte pas. Il me glisse à
l’oreille qu’il ne se laissera pas impressionner par un régiment
de ronds-de-cuir retranchés derrière le code de la Marine. Il
discute. Il propose des solutions. Il investit les bureaux. Il
exige de voir le chef. Il invoque mille arguments — qui, sous sa
langue, semblent de la meilleure foi. Il finit par user son
auditoire. Il emporte le morceau... Il ne convainc pas les
fonctionnaires que je pourrais être un matelot dans les normes
(ne rêvons pas : les textes sont formels), mais il les persuade
que je puis tout de même devenir marin à bord d’un bateau
qui ne ressemble à aucun autre : la Calypso, armée par les
Campagnes océanographiques françaises pour la science et le
cinéma, afin d’explorer et de faire connaître les mers du
monde.
Ce compromis satisfait diversement les parties. Il me
comble ! Je n’ai pas le droit d’embarquer sur un autre bateau,
mais je n’en désire pas d’autre... J’y perds le titre (usurpé,
je l’avoue) de capitaine, que m’avaient accordé — avec une
générosité dont je les remercie — mes amis mousquetaires du
Surcouf et du Hou Hop. Mais je possède désormais un authentique livret d’inscrit maritime. Avec le grade ronflant de matelot
de quatrième catégorie. Matricule IP 27818.
Sur la Calypso, le capitaine François Saout m’initie aux
travaux du bord. Je connais quelques ficelles du métier. Je suis
capable de faire des nœuds solides au bon moment. Mais j’ai
tant à apprendre ! Je suis, par exemple, complètement perdu
quand on me lance des phrases du genre : « Choque l’aussière ! », ou « Apporte la glène ! », ou « Mets une bosse sur
1 aussière ! ». Le bon cap’tain Saout, avec son accent breton,
me traduit ce jargon des manœuvres à la mer. Personne n’est
mieux qualifié que lui, qui fut mousse sur l’un des derniers
bi
ni
le
es
lo
C(
C(
P
ei
n
P
r
n
P
P
s
li
r
(
1
(
I
i
i
t
i
i
112
classer « inapte ». Parce que j’ai perdu deux phalanges des
quatre doigts de la main gauche, précise-t-il, je ne saurais
accomplir les travaux de matelotage. La loi est la loi : pas de
handicapés parmi les inscrits maritimes !
Le ciel me tombe sur la tête.
Le commandant Cousteau ne se démonte pas. Il me glisse à
l’oreille qu’il ne se laissera pas impressionner par un régiment
de ronds-de-cuir retranchés derrière le code de la Marine. Il
discute. Il propose des solutions. Il investit les bureaux. Il
exige de voir le chef. Il invoque mille arguments — qui, sous sa
langue, semblent de la meilleure foi. Il finit par user son
auditoire. Il emporte le morceau... Il ne convainc pas les
fonctionnaires que je pourrais être un matelot dans les normes
(ne rêvons pas : les textes sont formels), mais il les persuade
que je puis tout de même devenir marin à bord d’un bateau
qui ne ressemble à aucun autre : la Calypso, armée par les
Campagnes océanographiques françaises pour la science et le
cinéma, afin d’explorer et de faire connaître les mers du
monde.
Ce compromis satisfait diversement les parties. Il me
comble ! Je n’ai pas le droit d’embarquer sur un autre bateau,
mais je n’en désire pas d’autre... J’y perds le titre (usurpé,
je l’avoue) de capitaine, que m’avaient accordé — avec une
générosité dont je les remercie — mes amis mousquetaires du
Surcouf et du Hou Hop. Mais je possède désormais un authentique livret d’inscrit maritime. Avec le grade ronflant de matelot
de quatrième catégorie. Matricule IP 27818.
Sur la Calypso, le capitaine François Saout m’initie aux
travaux du bord. Je connais quelques ficelles du métier. Je suis
capable de faire des nœuds solides au bon moment. Mais j’ai
tant à apprendre ! Je suis, par exemple, complètement perdu
quand on me lance des phrases du genre : « Choque l’aussière ! », ou « Apporte la glène ! », ou « Mets une bosse sur
1 aussière ! ». Le bon cap’tain Saout, avec son accent breton,
me traduit ce jargon des manœuvres à la mer. Personne n’est
mieux qualifié que lui, qui fut mousse sur l’un des derniers
bi
ni
le
es
lo
C(
C(
P
ei
n
P
r
n
P
P
s
li
r
(
1
(
I
i
i
t
i
i
112
