27.
Æpinus
B .
Et afin qu’il ne manque rien à Sa Maj. Imp. de tout ce qui m’a
passé par la tête depuis que je suis à Pétersbourg, il faut qu’elle
sache qu’Æpinus m’a promis d’abjurer ses opinions sur l’existence de Dieu, si je lui démontrais que les planètes pouvaient se
mouvoir dans l’espace sans avoir besoin d’une première impulsion en ligne droite, qui combinée avec la force d’attraction leur
fît décrire des orbes elliptiques. Outre la première démonstration
que je lui en donnai, je vais lui en proposer une seconde.
Première démonstration. Soit trois corps; deux très considérables, un très petit; les deux premiers se précipitent l’un vers
l’autre, cependant le troisième s’accélère vers eux; et le calcul
prouve qu’il y a une infinité de cas où, en vertu de cette accélération, il passera au-dessous des deux premiers, réunis à leur commun centre de gravité et, par conséquent, décrira une ellipse
autour d’eux.
Seconde démonstration. Dans le premier instant, chaque planète eut un petit mouvement vers le centre commun d’attraction
qui agissait sur elle. Mais en vertu de ce mouvement, ce centre
ayant changé de position, la planète fut attirée dans une nouvelle
direction; elle changea donc de direction, dans le second instant;
par la même raison, dans les instants suivants; et ce fut ainsi que
les orbes s’engendrèrent.
Donc la matière une fois douée de la propriété d’attirer, les
planètes, pour se mouvoir, n’ont pas eu besoin que la main d’un
créateur les lançât dans l’espace.
B Chapitre om. SP [«Æpinus » est le surnom du physicien et naturaliste
Franz Ulrich Theodor Hoch (1724-1802), professeur de physique à l’Académie
des sciences de Russie, que Diderot connut pendant son séjour à Saint-Pétersbourg. C’est le seul fragment du manuscrit qui n’a pas trait à la physiologie et
témoigne des polémiques dans lesquelles Diderot fut impliqué, à cause de sa
renommée (et sa profession ouverte) de philosophe athée; cf. G. Dulac,
«APPENDICE. Diderot, Æpinus et le mouvement des planètes », dans DPV, XVII,
pp. 259-260; et du même: « L’astronome Lexell et les athées parisiens », dans
DHS, n° 19, 1987, pp. 187-198; A.-M. Chouillet, « L’anecdote Diderot-Euler ou
Dieu prouvé par A+B », dans DHS, n°10, 1978, pp. 319-328. Diderot avait
abordé le problème des trois corps, dans le contexte de l’esthétique; cf. Essais
sur la peinture, pour faire suite au Salon de 1765, chap. VII, dans OD, IV,
p. 513].
MANUSCRIT DE PÉTERSBOURG
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AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 449
Æpinus
B .
Et afin qu’il ne manque rien à Sa Maj. Imp. de tout ce qui m’a
passé par la tête depuis que je suis à Pétersbourg, il faut qu’elle
sache qu’Æpinus m’a promis d’abjurer ses opinions sur l’existence de Dieu, si je lui démontrais que les planètes pouvaient se
mouvoir dans l’espace sans avoir besoin d’une première impulsion en ligne droite, qui combinée avec la force d’attraction leur
fît décrire des orbes elliptiques. Outre la première démonstration
que je lui en donnai, je vais lui en proposer une seconde.
Première démonstration. Soit trois corps; deux très considérables, un très petit; les deux premiers se précipitent l’un vers
l’autre, cependant le troisième s’accélère vers eux; et le calcul
prouve qu’il y a une infinité de cas où, en vertu de cette accélération, il passera au-dessous des deux premiers, réunis à leur commun centre de gravité et, par conséquent, décrira une ellipse
autour d’eux.
Seconde démonstration. Dans le premier instant, chaque planète eut un petit mouvement vers le centre commun d’attraction
qui agissait sur elle. Mais en vertu de ce mouvement, ce centre
ayant changé de position, la planète fut attirée dans une nouvelle
direction; elle changea donc de direction, dans le second instant;
par la même raison, dans les instants suivants; et ce fut ainsi que
les orbes s’engendrèrent.
Donc la matière une fois douée de la propriété d’attirer, les
planètes, pour se mouvoir, n’ont pas eu besoin que la main d’un
créateur les lançât dans l’espace.
B Chapitre om. SP [«Æpinus » est le surnom du physicien et naturaliste
Franz Ulrich Theodor Hoch (1724-1802), professeur de physique à l’Académie
des sciences de Russie, que Diderot connut pendant son séjour à Saint-Pétersbourg. C’est le seul fragment du manuscrit qui n’a pas trait à la physiologie et
témoigne des polémiques dans lesquelles Diderot fut impliqué, à cause de sa
renommée (et sa profession ouverte) de philosophe athée; cf. G. Dulac,
«APPENDICE. Diderot, Æpinus et le mouvement des planètes », dans DPV, XVII,
pp. 259-260; et du même: « L’astronome Lexell et les athées parisiens », dans
DHS, n° 19, 1987, pp. 187-198; A.-M. Chouillet, « L’anecdote Diderot-Euler ou
Dieu prouvé par A+B », dans DHS, n°10, 1978, pp. 319-328. Diderot avait
abordé le problème des trois corps, dans le contexte de l’esthétique; cf. Essais
sur la peinture, pour faire suite au Salon de 1765, chap. VII, dans OD, IV,
p. 513].
MANUSCRIT DE PÉTERSBOURG
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