Lorsqu’un homme à mémoire écrit ou parle d’après un
homme a imagination, il est bon ou mauvais copiste.
On parle comme on sent.
On dit que l’imagination ment, parce que les gens à imagination sont plus rares que les gens à mémoire: mais rendez les gens
à mémoire rares et les gens à imagination communs, et
C ce sont
les premiers qui mentiront.
Les hommes sans imagination sont durs, ils sont aveugles de
l’âme, comme les aveugles le sont du corps.
Il est possible que l’imagination nous fasse un bonheur plus
grand que la jouissance. Un amant
D sans imagination désire sa
maîtresse, mais il ne la voit pas; un amant avec imagination la
voit, l’entend, lui parle; elle lui répond et exécute en lui-même
toute la scène de voluptés qu’il se promet de sa tendresse et de sa
complaisance. L’imagination met dans cette scène tout ce qui
peut y être, mais ne s’y trouve que rarement.
L’imagination est la source du bonheur qui n’est pas et le poison du bonheur qui suit. C’est une faculté qui exagère et qui
trompe: raison pour laquelle les plaisirs inattendus piquent plus
que les plaisirs préparés. L’imagination n’a pas eu le temps de les
gâter par des promesses trompeuses.
E
Un malheureux, innocent ou coupable, est jeté dans les prisons sur les soupçons d’un crime. On examine son affaire. On
inclinait à le renvoyer sur un plus ample informé. La justice, dans
le partage des voix, inclinait in mitiorem partem
28
. Survient
F
un
conseiller à qui on expose l’affaire et qui opine à la torture
29
.
C et ce seront les premiers […] les aveugles le sont de corps.
D V: animal
E FORCE D’UNE IMAGE OU D’UNE IDÉE. Un malheureux…
28 « Pour une résolution plus modérée ».
F un conseiller qui n’assistait jamais, qui n’avait point entendu discuter l’affaire, à qui l’on expose sommairement et qui opine à la torture.
29 Cf. M. de Montaigne, Essais cit., livre II, chap. 5, pp. 64-65: «De la
conscience. […]. C’est une dangereuse invention que celle des gênes, et semble
que ce soit plutôt un essai de patience que de vérité. Et celui qui les peut souffrir, cache la vérité, et celui qui ne les peut souffrir. Car pourquoi la douleur me
fera elle plutôt confesser ce qui en est, qu’elle ne me forcera de dire ce qui n’est
pas? Et au rebours, si celui qui n’a pas fait ce de quoi on l’accuse, est assez
patient pour supporter ces tourments, pourquoi ne le sera celui qui l’a fait, un si
beau guerdon que de la vie lui étant proposé? Je pense que le fondement de cette
invention est appuyé sur la considération de l’effort de la conscience. Car au
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homme a imagination, il est bon ou mauvais copiste.
On parle comme on sent.
On dit que l’imagination ment, parce que les gens à imagination sont plus rares que les gens à mémoire: mais rendez les gens
à mémoire rares et les gens à imagination communs, et
C ce sont
les premiers qui mentiront.
Les hommes sans imagination sont durs, ils sont aveugles de
l’âme, comme les aveugles le sont du corps.
Il est possible que l’imagination nous fasse un bonheur plus
grand que la jouissance. Un amant
D sans imagination désire sa
maîtresse, mais il ne la voit pas; un amant avec imagination la
voit, l’entend, lui parle; elle lui répond et exécute en lui-même
toute la scène de voluptés qu’il se promet de sa tendresse et de sa
complaisance. L’imagination met dans cette scène tout ce qui
peut y être, mais ne s’y trouve que rarement.
L’imagination est la source du bonheur qui n’est pas et le poison du bonheur qui suit. C’est une faculté qui exagère et qui
trompe: raison pour laquelle les plaisirs inattendus piquent plus
que les plaisirs préparés. L’imagination n’a pas eu le temps de les
gâter par des promesses trompeuses.
E
Un malheureux, innocent ou coupable, est jeté dans les prisons sur les soupçons d’un crime. On examine son affaire. On
inclinait à le renvoyer sur un plus ample informé. La justice, dans
le partage des voix, inclinait in mitiorem partem
28
. Survient
F
un
conseiller à qui on expose l’affaire et qui opine à la torture
29
.
C et ce seront les premiers […] les aveugles le sont de corps.
D V: animal
E FORCE D’UNE IMAGE OU D’UNE IDÉE. Un malheureux…
28 « Pour une résolution plus modérée ».
F un conseiller qui n’assistait jamais, qui n’avait point entendu discuter l’affaire, à qui l’on expose sommairement et qui opine à la torture.
29 Cf. M. de Montaigne, Essais cit., livre II, chap. 5, pp. 64-65: «De la
conscience. […]. C’est une dangereuse invention que celle des gênes, et semble
que ce soit plutôt un essai de patience que de vérité. Et celui qui les peut souffrir, cache la vérité, et celui qui ne les peut souffrir. Car pourquoi la douleur me
fera elle plutôt confesser ce qui en est, qu’elle ne me forcera de dire ce qui n’est
pas? Et au rebours, si celui qui n’a pas fait ce de quoi on l’accuse, est assez
patient pour supporter ces tourments, pourquoi ne le sera celui qui l’a fait, un si
beau guerdon que de la vie lui étant proposé? Je pense que le fondement de cette
invention est appuyé sur la considération de l’effort de la conscience. Car au
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