F
Pourquoi l’homme, pourquoi tous les animaux ne seraient-ils
pas des espèces de monstres un peu plus durables? Pourquoi la
nature, qui extermine l’individu en peu d’années, n’extermineraitelle pas l’espèce dans une longue succession de temps? L’univers
ne semble quelquefois qu’un assemblage d’êtres monstrueux
104
.
Qu’est-ce qu’un monstre? Un être dont la durée est incompatible avec l’ordre subsistant.
Mais l’ordre général change sans cesse. Les vices
G
et vertus
de l’ordre précédent ont amené l’ordre qui est et dont les vices et
les vertus amèneront l’ordre qui suit, sans qu’on puisse dire que
le tout s’amende ou se détériore. S’amender, se détériorer sont
des termes relatifs aux individus d’une espèce entre eux
H
et aux
différentes espèces entre elles
105 .
laiteuse destinée à la nutrition du Fœtus. Le Fœtus n’a donc rien de commun
avec sa mère que cette lymphe nourricière.
F MONSTRES. Pourquoi l’homme […] plus durables? Le monstre naît et
passe. La Nature extermine l’individu en moins de cent ans. Pourquoi la nature
n’exterminerait-elle pas l’espèce dans une plus longue […]? L’univers ne me
semble…
104 Cf. Lettre sur les aveugles, dans OP, pp. 121-122: « Imaginez donc, si
vous voulez, que l’ordre qui vous frappe a toujours subsisté; mais laissez-moi
croire qu’il n’en est rien; et que si nous remontions à la naissance des choses et
des temps, et que nous sentissions la matière se mouvoir et le chaos se
débrouiller, nous rencontrerions une multitude d’êtres informes pour quelques
êtres bien organisés. Si je n’ai rien à vous objecter sur la condition présente des
choses, je puis du moins vous interroger sur leur condition passée. Je puis vous
demander, par exemple, qui vous a dit à vous, à Leibniz, à Clarke et à Newton,
que dans les premiers instants de la formation des animaux, les uns n’étaient pas
sans tête et les autres sans pieds? Je puis vous soutenir que ceux-ci n’avaient
point d’estomac, et ceux-là point d’intestins; que tels à qui un estomac, un
palais et des dents semblaient promettre de la durée, ont cessé par quelque vice
du cœur ou des poumons; que les monstres se sont anéantis successivement;
que toutes les combinaisons vicieuses de la matière ont disparu, et qu’il n’est
resté que celles où le mécanisme n’impliquait aucune contradiction importante,
et qui pouvaient subsister par elles-mêmes et se perpétuer »; sur les liens de cette
idée d’univers dynamique avec la vision classique de Lucrèce, De natura
rerum, liv. V, vv. 838-855 ss., Introduction, 3.1-3.
G et les vertus…; V: ont animé corr. ont anémé.
H ou aux différentes […] autant de montres […] de position de parties…
105 Cf. Le Rêve cit., pp. 137-138: « Je suis donc tel, parce qu’il a fallu que je
fusse tel. Changez le tout, vous me changez nécessairement; mais le tout change
sans cesse... L’homme n’est qu’un effet commun; le monstre qu’un effet rare;
tous les deux également naturels, également nécessaires, également dans l’ordre
universel et général... Et qu’est-ce qu’il y a d’étonnant à cela?... Tous les êtres
ÉLÉMENTS ET PARTIES DU CORPS HUMAIN
265
AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 265
Précédent

- 266/514

Suivant