colère, il grince les dents; si c’est la tendresse, il s’abandonne; si
c’est le désespoir, ses traits s’allongent, sa bouche s’entrouvre,
ses membres se raidissent; si c’est le mépris, sa lèvre supérieure
se relève; si c’est l’ironie, il sourit malignement: je lui tâte le
pouls, il a la fièvre
70
.
Pensée 71
Dans l’état parfait de santé, où il n’y a aucune sensation prédominante qui fasse discerner une partie du corps, état que tout
homme a quelquefois éprouvé, l’homme n’existe qu’en un point
du cerveau: il est tout au lieu de la pensée
72
; peut-être
L
en examinant de fort près trouverait-on que triste ou gai, dans la peine ou
le plaisir, il est toujours tout au lieu de la sensation. Il n’est qu’un
œil quand il voit, ou plutôt qu’il regarde, qu’un nez quand il
flaire, qu’une petite portion du doigt quand il touche: mais cette
observation difficile est moins à vérifier par des expériences
faites exprès, que par le ressouvenir de ce qui s’est passé en nous,
lorsque nous avons été
M
tout entiers à l’usage de quelques uns de
nos sens
73
.
Est-ce qu’on pense quand on est vivement chatouillé? est-ce
qu’on pense dans la jouissance de l’union des sexes? est-ce qu’on
70 Dans SP ces deux derniers paragraphes portent un titre (« La Fièvre ») et
introduisent « Le Docteur » comme interlocuteur: il n’est pas difficile d’identifier ici, par le style et le sujet (les « pouls » et les « crises »), Th. de Bordeu,
auteur des Recherches sur le pouls, par rapport aux crises, Paris, 1756 [1779
2 ],
protagoniste du Rêve de D’Alembert. En effet, SP est la version intermédiaire
entre ce dialogue philosophique, sa réécriture pour Catherine II, et le manuscrit
V; infra, Appendices.
71 Ce titre manque dans SP.
72 Cf. Le Rêve cit., p. 157: «– J’existe comme en un point; je cesse presque
d’être matière, je ne sens que ma pensée; il n’y a plus ni lieu, ni mouvement, ni
corps, ni distance, ni espace pour moi: l’univers est anéanti pour moi, et je suis
nulle pour lui. – Voilà le dernier terme de la concentration de votre existence;
mais sa dilatation idéale peut être sans borne. Lorsque la vraie limite de votre
sensibilité est franchie, soit en vous rapprochant, en vous condensant en vous
même, soit en vous étendant au dehors, on ne sait plus ce que cela peut devenir »; infra, Partie III, note 70.
L en l’examinant
M tout entiers à l’usage de quelqu’un de nos sens. Est-ce qu’on pense quand
on décharge? Est-ce qu’on pense…
73 Supra, note 72 et infra, Partie III, note 71.
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PARTIE I
AL-962-02-Texte 1 9.6.2004 15:19 Page 146
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