108 B IOLOGIE CELLULAIRE
P ERSPECTIVE BIOMÉDICALE
Depuis près de dix ans, les média se font l’écho de
la prolifération des souches bactériennes insensibles à tous les antibiotiques. Des problèmes cliniques préoccupants sont d’abord apparus dans les
hôpitaux (infections nosocomiales), mais les
phénomènes de multirésistance concernent aujourd’hui la médecine de ville (infections communautaires). L’ampleur du phénomène ne fait aucun
doute, et il semblerait que le combat mené par
l’Homme contre les maladies infectieuses, depuis
soixante ans, soit en train d’être perdu. Quelques
années suffisent, après la mise au point d’un nouvel antibiotique, pour que des bactéries sensibles
développent des mécanismes de résistance.
Il s’agit en fait d’un phénomène inéluctable et très
naturel d’adaptation à un milieu hostile, ne représentant qu’un aspect particulier d’une évolution
commencée il y a plus de 3 milliards d’années.
Cette rapidité étonnante de réaction est d’abord
liée au fait que les bactéries se multiplient très
rapidement, constituant des populations considérables, au sein desquelles la sélection naturelle
fait émerger les individus mutants favorisés
(même apparus avec des probabilités infimes).
Deux facteurs aggravants, dont l’identification par
les chercheurs est assez récente, expliquent cette
rapidité : 1) les bactéries disposent d’un large
éventail de défenses contre les antibiotiques, telles
que : leur inactivation par une modification enzymatique simple, leur rejet hors du cytoplasme par
des transporteurs qui maintiennent leur concentration en dessous du seuil de toxicité, la modification de leur cible, qui devient insensible à leur
action, 2) les gènes de résistance aux antibiotiques
existent déjà dans la nature et sont présents chez
des souches bactériennes naturellement résistantes, en particulier celles qui produisent ces
molécules (les antibiotiques sont des substances
naturelles, à rôle défensif, sélectionnées par les
microbiologistes et perfectionnées par les biochimistes). Le passage de ces gènes, d’une souche (ou
même d’une espèce) résistante à une autre sensible, est relativement aisé grâce à des transferts
génétiques dits horizontaux ; ceux-ci mettent en
œuvre des plasmides et des processus de transposition. Des plasmides déterminant la résistance
simultanée à six familles d’antibiotiques ont ainsi
été mis en évidence ; l’acquisition d’une telle molécule par une cellule sensible lui confère la multirésistance en une seule étape !
Les agents responsables des maladies nosocomiales
sont très souvent des bactéries commensales de la
peau et des muqueuses, peu pathogènes, mais
lorsque celles-ci infectent des sujets affaiblis ou
immunodéprimés, elles deviennent dangereuses
(septicémies, pneumopathies). C’est le cas des staphylocoques dorés ou des entérobactéries, dont
certaines souches ne sont plus vaincues que par des
doses élevées de vancomycine. Les infections communautaires sont en général dues à des pneumocoques (otites, méningites), des gonocoques
(infections génitales), des salmonelles ou des haemophilus ; elles échappent de plus en plus aux antibiothérapies classiques (pénicillines, érythro
mycines).
Outre ces raisons biologiques, l’extension rapide
des multirésistances s’explique par divers facteurs
sociaux tels que : mondialisation des échanges
humains et commerciaux, vieillissement des populations des pays développés, pandémies (le sida),
et enfin la banalisation des traitements aux antibiotiques, accompagnés de pratiques abusives
considérées, a posteriori malheureusement, comme
négatives et favorisant les multirésistances.
Afin de préserver l’efficacité d’un outil thérapeutique irremplaçable, diverses structures de surveillance et de coordination à l’échelle
internationale ont été mises sur pied dès les années
70, mais des mesures urgentes s’imposent : diminution de la consommation des antibiotiques et
rationalisation de leur utilisation en médecine de
ville, recherche de nouvelles molécules actives
(aucune nouvelle classe d’antibiotiques n’a été
découverte depuis trente ans !), et enfin diminution de leur usage courant comme additif alimentaire dans l’élevage animal.
Résistance des bactéries aux antibiotiques et santé publique
P ERSPECTIVE BIOMÉDICALE
Depuis près de dix ans, les média se font l’écho de
la prolifération des souches bactériennes insensibles à tous les antibiotiques. Des problèmes cliniques préoccupants sont d’abord apparus dans les
hôpitaux (infections nosocomiales), mais les
phénomènes de multirésistance concernent aujourd’hui la médecine de ville (infections communautaires). L’ampleur du phénomène ne fait aucun
doute, et il semblerait que le combat mené par
l’Homme contre les maladies infectieuses, depuis
soixante ans, soit en train d’être perdu. Quelques
années suffisent, après la mise au point d’un nouvel antibiotique, pour que des bactéries sensibles
développent des mécanismes de résistance.
Il s’agit en fait d’un phénomène inéluctable et très
naturel d’adaptation à un milieu hostile, ne représentant qu’un aspect particulier d’une évolution
commencée il y a plus de 3 milliards d’années.
Cette rapidité étonnante de réaction est d’abord
liée au fait que les bactéries se multiplient très
rapidement, constituant des populations considérables, au sein desquelles la sélection naturelle
fait émerger les individus mutants favorisés
(même apparus avec des probabilités infimes).
Deux facteurs aggravants, dont l’identification par
les chercheurs est assez récente, expliquent cette
rapidité : 1) les bactéries disposent d’un large
éventail de défenses contre les antibiotiques, telles
que : leur inactivation par une modification enzymatique simple, leur rejet hors du cytoplasme par
des transporteurs qui maintiennent leur concentration en dessous du seuil de toxicité, la modification de leur cible, qui devient insensible à leur
action, 2) les gènes de résistance aux antibiotiques
existent déjà dans la nature et sont présents chez
des souches bactériennes naturellement résistantes, en particulier celles qui produisent ces
molécules (les antibiotiques sont des substances
naturelles, à rôle défensif, sélectionnées par les
microbiologistes et perfectionnées par les biochimistes). Le passage de ces gènes, d’une souche (ou
même d’une espèce) résistante à une autre sensible, est relativement aisé grâce à des transferts
génétiques dits horizontaux ; ceux-ci mettent en
œuvre des plasmides et des processus de transposition. Des plasmides déterminant la résistance
simultanée à six familles d’antibiotiques ont ainsi
été mis en évidence ; l’acquisition d’une telle molécule par une cellule sensible lui confère la multirésistance en une seule étape !
Les agents responsables des maladies nosocomiales
sont très souvent des bactéries commensales de la
peau et des muqueuses, peu pathogènes, mais
lorsque celles-ci infectent des sujets affaiblis ou
immunodéprimés, elles deviennent dangereuses
(septicémies, pneumopathies). C’est le cas des staphylocoques dorés ou des entérobactéries, dont
certaines souches ne sont plus vaincues que par des
doses élevées de vancomycine. Les infections communautaires sont en général dues à des pneumocoques (otites, méningites), des gonocoques
(infections génitales), des salmonelles ou des haemophilus ; elles échappent de plus en plus aux antibiothérapies classiques (pénicillines, érythro
mycines).
Outre ces raisons biologiques, l’extension rapide
des multirésistances s’explique par divers facteurs
sociaux tels que : mondialisation des échanges
humains et commerciaux, vieillissement des populations des pays développés, pandémies (le sida),
et enfin la banalisation des traitements aux antibiotiques, accompagnés de pratiques abusives
considérées, a posteriori malheureusement, comme
négatives et favorisant les multirésistances.
Afin de préserver l’efficacité d’un outil thérapeutique irremplaçable, diverses structures de surveillance et de coordination à l’échelle
internationale ont été mises sur pied dès les années
70, mais des mesures urgentes s’imposent : diminution de la consommation des antibiotiques et
rationalisation de leur utilisation en médecine de
ville, recherche de nouvelles molécules actives
(aucune nouvelle classe d’antibiotiques n’a été
découverte depuis trente ans !), et enfin diminution de leur usage courant comme additif alimentaire dans l’élevage animal.
Résistance des bactéries aux antibiotiques et santé publique
