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lntroduction à la pêche plaisante
Les poissons étaient rares, minuscules° lls me coûtaient des
’
fortunes. } e connus mille déboires à rendre fou furieux le
plus egmatique des hommes : plombs engagés etperdus,
perruques inextricables, nylon entortillé dans l’hélice,hame—
cons dans le doigt ou la joue, ligne cassée par le seul bestiau ferré au cours de la saison… j’en passe. J’étais rongé
par un terrible sentiment d’impuissance devant les multi—
,
ples inconnues du problème Condamné aux bredouilles, je
ne savais comment faire pour apprendre à pêcher.
"
'
le perdis l’occasion de briller dans les dîners en ville. La
‘
course-croisière
mon stock de récits captivants.
Quand je racontais certaine -avarie de safran survenue dans
un ”raz normand, ou la traversée du << boulevard à cargos »
_
par brume au milieu des hurlements des sirènes invisibles,
j’étais assuré du succès. Mes belles voisines m’écoutaient,
les yeux brillants… J’étais plus amusant que les apologistes
,
de l’économie de marché en régime socialiste. Reconverti
'
à la pêche, je fus condamné à des « bides >> retentissants.
Les adorables m’imaginèrent assis sur un pliant, chapeau
de paille sur la tête et litron à portée de main. Elles redon—
nèrent l’avantage aux séduisants économistes. Si elles avaient
su, ces charmantes, le terrible métier d’homme qu’est le
métier de pêcheur en mer?
En renonçant à la course—croisière, pis, en m’adonnant à la
pêche, je perdis l’estime de mes anciens camarades. Ils
m’excommünièrent. Les uns exprimaient leur désaccord avec
gentillesse. Les autres ricanaient sans ménagement : le coureur du large était devenu un pêcheur à la ligne. Petite bles—
sure supplémentatire, et vite cicatrisée : les yachtmen de bistrot, lesbourlingueurs de la zone des cinq milles, les cafouilleux bedonnants ne m’épargnaient aucun sarcasme. Bref,
_
je me suis retrouvé seul, sans beaucoup d’affinités, sur le
‘
,
moment, avec les taquineurs de tacauds.
'
Que les ricaneurs soient ici remerciés. Leurs railleries ont
fouetté mon orgueil. Levé avant l’aube, couché après le soleil,
parcourant de nombreux milles, je me suis accroché. ] ’ai
'
travaillé. De succès infimes en amères déceptions, je me suis
retrouvé pratiquant fanatique. À mon insu, le mariage de
raison s’est mué en folle idolâtrie. Aujourd’hui, je suis
pêcheur et jamais je ne cesserai de pêcher. De même que
lntroduction à la pêche plaisante
Les poissons étaient rares, minuscules° lls me coûtaient des
’
fortunes. } e connus mille déboires à rendre fou furieux le
plus egmatique des hommes : plombs engagés etperdus,
perruques inextricables, nylon entortillé dans l’hélice,hame—
cons dans le doigt ou la joue, ligne cassée par le seul bestiau ferré au cours de la saison… j’en passe. J’étais rongé
par un terrible sentiment d’impuissance devant les multi—
,
ples inconnues du problème Condamné aux bredouilles, je
ne savais comment faire pour apprendre à pêcher.
"
'
le perdis l’occasion de briller dans les dîners en ville. La
‘
course-croisière
mon stock de récits captivants.
Quand je racontais certaine -avarie de safran survenue dans
un ”raz normand, ou la traversée du << boulevard à cargos »
_
par brume au milieu des hurlements des sirènes invisibles,
j’étais assuré du succès. Mes belles voisines m’écoutaient,
les yeux brillants… J’étais plus amusant que les apologistes
,
de l’économie de marché en régime socialiste. Reconverti
'
à la pêche, je fus condamné à des « bides >> retentissants.
Les adorables m’imaginèrent assis sur un pliant, chapeau
de paille sur la tête et litron à portée de main. Elles redon—
nèrent l’avantage aux séduisants économistes. Si elles avaient
su, ces charmantes, le terrible métier d’homme qu’est le
métier de pêcheur en mer?
En renonçant à la course—croisière, pis, en m’adonnant à la
pêche, je perdis l’estime de mes anciens camarades. Ils
m’excommünièrent. Les uns exprimaient leur désaccord avec
gentillesse. Les autres ricanaient sans ménagement : le coureur du large était devenu un pêcheur à la ligne. Petite bles—
sure supplémentatire, et vite cicatrisée : les yachtmen de bistrot, lesbourlingueurs de la zone des cinq milles, les cafouilleux bedonnants ne m’épargnaient aucun sarcasme. Bref,
_
je me suis retrouvé seul, sans beaucoup d’affinités, sur le
‘
,
moment, avec les taquineurs de tacauds.
'
Que les ricaneurs soient ici remerciés. Leurs railleries ont
fouetté mon orgueil. Levé avant l’aube, couché après le soleil,
parcourant de nombreux milles, je me suis accroché. ] ’ai
'
travaillé. De succès infimes en amères déceptions, je me suis
retrouvé pratiquant fanatique. À mon insu, le mariage de
raison s’est mué en folle idolâtrie. Aujourd’hui, je suis
pêcheur et jamais je ne cesserai de pêcher. De même que
