2. Le forçat des brevets
Berne, vendredi 17 mars 1905. Il était presque 8 heures du
matin lorsque le jeune homme vêtu d'un insolite complet en
tissu écossais se hâta d'aller à son travail, serrant dans sa main
une enveloppe. Un passant aurait peut-être remarqué qu'Albert
Einstein avait apparemment oublié qu'il portait une paire de
vieilles pantoufles vertes brodées d'un motif à fleurs 1 • À la
même heure, six jours par semaine, il laissait sa femme et leur
bébé, Hans-Albert, dans leur petit deux-pièces au milieu de la
pittoresque Vieille VIlle de Berne, et se rendait à pied jusqu'à
un grandiose édifice en grès à dix minutes de là. Avec son
célèbre clocher, le Zytloggeturm, et les longues arcades bordant
les deux côtés de la chaussée pavée, la Kramgasse était l'une des
plus belles rues de la capitale suisse. Perdu dans ses pensées,
c'est à peine s'il en avait conscience tandis qu'il s'approchait du
coin de la Speichergasse et de la Gengergasse, et du siège administratif des Postes et Téléphones fédéraux. Une fois à l'intérieur, il prit directement l'escalier. Il monta aussi vite qu'il le
put au troisième étage, qui hébergeait l'Office fédéral de la
propriété intellectuelle, communément appelé Office suisse des
brevets. C'est là que lui-même et une douzaine d'autres experts
techniques, des hommes en complets sombres plus discrets,
trimaient devant leurs bureaux huit heures par jour à distinguer
le presque viable du fatalement raté.
Trois jours plus tôt, Einstein avait fêté son vingt-sixième anniversaire. Il était «forçat des brevets», comme il disait, depuis
Berne, vendredi 17 mars 1905. Il était presque 8 heures du
matin lorsque le jeune homme vêtu d'un insolite complet en
tissu écossais se hâta d'aller à son travail, serrant dans sa main
une enveloppe. Un passant aurait peut-être remarqué qu'Albert
Einstein avait apparemment oublié qu'il portait une paire de
vieilles pantoufles vertes brodées d'un motif à fleurs 1 • À la
même heure, six jours par semaine, il laissait sa femme et leur
bébé, Hans-Albert, dans leur petit deux-pièces au milieu de la
pittoresque Vieille VIlle de Berne, et se rendait à pied jusqu'à
un grandiose édifice en grès à dix minutes de là. Avec son
célèbre clocher, le Zytloggeturm, et les longues arcades bordant
les deux côtés de la chaussée pavée, la Kramgasse était l'une des
plus belles rues de la capitale suisse. Perdu dans ses pensées,
c'est à peine s'il en avait conscience tandis qu'il s'approchait du
coin de la Speichergasse et de la Gengergasse, et du siège administratif des Postes et Téléphones fédéraux. Une fois à l'intérieur, il prit directement l'escalier. Il monta aussi vite qu'il le
put au troisième étage, qui hébergeait l'Office fédéral de la
propriété intellectuelle, communément appelé Office suisse des
brevets. C'est là que lui-même et une douzaine d'autres experts
techniques, des hommes en complets sombres plus discrets,
trimaient devant leurs bureaux huit heures par jour à distinguer
le presque viable du fatalement raté.
Trois jours plus tôt, Einstein avait fêté son vingt-sixième anniversaire. Il était «forçat des brevets», comme il disait, depuis
