S UR LE S TR A CE S DE
Dans la période faste qui suit la
?n de la Seconde Guerre mondiale, des centaines de nouveaux médicaments inondent
le marché nord-américain, fruits
du travail de nombreux groupes
de recherche en chimie médicinale du
monde entier… sauf du Canada et, à plus
forte raison, du Québec.
Cela agace singulièrement Bernard Belleau, un jeune
biochimiste québécois. Né en 1925 à Montréal, il passe
sa jeunesse à écouter son père, un comptable, jouer des
airs joyeux sur le piano familial. Très tôt cependant, le
désir de soulager les problèmes de santé de ses contemporains le conduit à terminer son baccalauréat en chimie
à l’Université de Montréal, puis sa maîtrise en biochimie
à cette même institution en 1948. Bravant l’immobilisme
de l’élite scienti?que canadienne-française de l’époque, il
termine ses études universitaires en soutenant une thèse
de doctorat en biochimie à l’Université McGill, en 1950.
Décidé à faire avancer la chimie médicinale au Québec,
Bernard Belleau demeure cinq ans aux États-Unis, d’abord
à l’Institut Sloan-Kettering à New York, puis à l’Institut de
technologie Case, à Cleveland, pour parfaire sa formation.
Bardé de diplômes, il revient au Québec et accepte le
poste de professeur adjoint à l’Université Laval, puis celui
de professeur titulaire à l’Université d’Ottawa, en 1961.
Consultant pour les laboratoires Bristol-Myers, il convainc
cette compagnie de créer un centre de recherche à Candiac,
au Québec. Bernard Belleau et une équipe de chercheurs
y mettent au point le butorphanol (vendu aux États-Unis
sous le nom de Stadol), un analgésique opiacé 5 à 10 fois
plus ef?cace que la morphine, mais sans effets secondaires
comme l’accoutumance. Ayant été utilisé au départ pour
apaiser les douleurs des patients cancéreux, ce produit est
aujourd’hui utilisé pour traiter les migraines.
Revenu à l’Université McGill en 1971, Belleau y poursuit son œuvre exceptionnelle : pas une année ne passe
sans que ses laboratoires produisent un nouvel antibiotique, un tranquillisant prometteur ou un antidépresseur
inusité. Les prix et les distinctions s’accumulent (prix
Léo-Pariseau en 1970, prix Marie-Victorin en 1978, of?cier de l’Ordre du Canada en 1981, pour n’en nommer
que quelques-uns), mais Bernard Belleau est en mission :
il veut participer à la création d’une compagnie pharmaceutique québécoise. Son souhait se réalise en 1986. Avec
Francesco Bellini et Gervais Dionne, il crée la compagnie
IAF-Biochem (devenue par la suite BioChem Pharma
a )
qui se spécialise dans la conception de substances pour
les maladies du système immunitaire.
En 1987, il accepte une chaire de recherche à l’Institut Armand-Frappier, à Laval, et commence à 62 ans un
ambitieux programme de recherche sur des analogues
de nucléosides visant à enrayer la reproduction du VIH.
La 2′,3′-didésoxy-3′-thiacytidine, mieux connue sous le
nom de lamivudine ou 3TC
b
, s’avère un produit exceptionnel et constitue encore à ce jour le médicament le
plus vendu pour retarder l’apparition du SIDA chez les
patients atteints du VIH.
Malheureusement, monsieur Belleau n’a pas pu apprécier la carrière internationale de ce joyau moléculaire,
puisqu’il est décédé à la suite d’un malaise cardiaque en
1989. Toutefois, son héritage demeure intact, et des millions de patients lui doivent chaque jour quelques heures
supplémentaires de bonheur…
BERNARD BELLEAU
La passion de guérir
a. La compagnie BioChem Pharma a été rachetée en 2001 par la multinationale anglaise Shire Pharmaceuticals.
b. La lamivudine (3TC) a été mise en marché par la compagnie Burroughs Wellcome (aujourd’hui GlaxoSmithKline).
334 Chapitre 7 Acides nucléiques
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