En octobre 1957, la compagnie pharmaceutique allemande
Grü nenthal commercialisa la
thalidomide comme sédatif et
antiémétique (contre les nausées) (voir la rubrique « Chroniques
d’une molécule – La thalidomide, une
catastrophe énantiomérique », Chimie organique 1, p. 152). Vendu sous forme de mélange racémique (mélange équimolaire des deux énantiomères) dans
plus de 40 pays, ce médicament était notamment recommandé pour calmer les nausées des femmes enceintes.
Mais en 1961, un article du pédiatre allemand Widukind
Lenz démontra le lien entre la consommation de la thalidomide et la naissance anormalement élevée d’enfants
atteints de graves malformations physiques. Il fut alors
démontré que l’énantiomère S de la thalidomide combattait effectivement les nausées matinales, alors que
l’énantiomère R était tératogène (en interférant dans le
développement des vaisseaux sanguins du fœtus). La
thalidomide disparut rapidement des étagères, mais le
mot d’ordre était lancé : il devenait impératif de concevoir des méthodes de synthèse permettant de contrôler
l’architecture tridimensionnelle des molécules d’intérêt
médicinal.
C’est dans ce contexte que naquit, à Montréal, André
B. Charette. Heureux propriétaire dès son jeune âge d’un
jeu de chimie, il n’avait de cesse de découvrir toutes les
facettes de cette science qui le fascinait. Bachelier en
chimie de l’Université de Montréal en 1983, il décida de
parfaire sa formation aux États-Unis à l’Université
de Rochester, où il décrocha une maîtrise en 1985 et
un doctorat en 1987, sous la supervision du professeur
Robert K. Boeckman Jr. Chercheur postdoctoral pendant deux ans à l’Université Harvard sous la supervision du célèbre David A. Evans, il accepta un poste de
professeur adjoint à l’Université Laval de 1989 à 1992,
et retourna à l’Université de Montréal en 1992, où il est
maintenant professeur titulaire.
Très tôt, le professeur Charette s’intéressa aux
méthodes permettant d’exercer un contrôle stéréochimique sur les réactions utilisées en synthèse. Alors que
son collègue Stephen Hanessian privilégiait l’utilisation de substrats chiraux déjà présents dans la nature,
le professeur Charette décida pour sa part de « créer »
cette chiralité. Sa première grande réussite (1992) fut
une réaction de cyclopropanation énantiosélective sur
un alcool allylique, utilisant un ligand chiral du dioxaborolane. Les chercheurs du monde entier s’y réfèrent
encore aujourd’hui comme la « cyclopropanation énantiosélective de Charette » !
Débordant d’enthousiasme, le professeur Charette
s’employa par la suite à concevoir des méthodes permettant de créer des amines chirales, ou encore à utiliser
des hétérocycles chiraux pour synthétiser des composés
naturels de façon stéréosélective, ce qui permit à son
groupe de recherche d’effectuer la synthèse de la barrenazine A, un alcaloïde cytotoxique.
Auteur de plus de 180 publications (en 2012),
détenteur de deux brevets, professeur invité en France
(Université Louis Pasteur et Université Pierre et Marie
Curie) et en Chine (Beijing Medical University), conférencier convoité dans le monde entier, le professeur
Charette est actuellement l’un des meilleurs chimistes
de synthèse au Canada. Notamment vainqueur de la
bourse Steacie en 2000, lauréat de la médaille Rutherford
en 2002, du prix ACFAS Urgel-Archambault en 2006 et
du prix Arthur C. Cope de l’Association chimique américaine en 2007, André Charette n’a jamais perdu son
enthousiasme de jeunesse et continue avec passion sa
quête de contrôle stéréochimique en supervisant les travaux de ses quelque 20 étudiants et collaborateurs dans
le domaine.
De l’autre côté du miroir
ANDRÉ B. CHARETTE
S UR LE S TR A CE S DE
244 Chapitre 5 Amines
Précédent

- 264/372

Suivant