voir la forme. Mais dans ce temps-là, mon cœur, les hommes et les femmes
ont été tout aussi remarquables qu’aux autres époques de la monarchie.
Pas un de vos Werther, aucune de vos notabilités, comme ça s’appelle,
pas un de vos hommes en gants jaunes et dont les pantalons dissimulent la
pauvreté de leurs jambes, ne traverserait l’Europe, déguisé en colporteur,
pour aller s’enfermer, au risque de la vie et en bravant les poignards du
duc de Modène dans le cabinet de toilette de la fille du régent. Aucun de
vos petits poitrinaires à lunettes d’écaille ne se cacherait comme Lauzun,
durant six semaines, dans une armoire pour donner du courage à sa maîtresse
pendant qu’elle accouchait. Il y avait plus de passion dans le petit doigt de
monsieur de Jaucourt que dans toute votre race de disputailleurs qui laissent
les femmes pour des amendements ! Trouvez-moi donc aujourd’hui des
pages qui se fassent hacher et ensevelir sous un plancher pour venir baiser
le doigt ganté d’une Konismark ? Aujourd’hui, vraiment, il semblerait que
les rôles soient changés, et que les femmes doivent se dévouer pour les
hommes. Ces messieurs valent moins et s’estiment davantage. Croyez-moi,
ma chère, toutes ces aventures qui sont devenues publiques et dont on s’arme
aujourd’hui pour assassiner notre bon Louis XV, étaient d’abord secrètes.
Sans un tas de poétriaux, de rimailleurs, de moralistes qui entretenaient nos
femmes de chambre et en écrivaient les calomnies, notre époque aurait eu
littérairement des mœurs. Je justifie le siècle et non sa lisière. Peut-être y
a-t-il eu cent femmes de qualité perdues ; mais les drôles en ont mis un
millier, ainsi que font les gazetiers quand ils évaluent les morts du parti battu.
D’ailleurs, je ne sais pas ce que la Révolution et l’Empire peuvent nous
reprocher : ces temps-là ont été licencieux, sans esprit, grossiers, fi ! tout
cela me révolte. Ce sont les mauvais lieux de notre histoire ! Ce préambule,
ma chère enfant, reprit-elle après une pause, est pour arriver à te dire que
si Montriveau te plaît, tu es bien la maîtresse de l’aimer à ton aise, et tant
que tu pourras. Je sais, moi, par expérience (à moins de t’enfermer, mais on
n’enferme plus aujourd’hui), que tu feras ce qui te plaira ; et c’est ce que
j’aurais fait à ton âge. Seulement, mon cher bijou, je n’aurais pas abdiqué
le droit de faire des ducs de Langeais. Ainsi comporte-toi décemment. Le
vidame a raison aucun homme ne vaut un seul des sacrifices par lesquels
nous sommes assez folles pour payer leur amour. Mets-toi donc dans la
position de pouvoir, si tu avais le malheur d’en être à te repentir, te trouver
encore la femme de monsieur de Langeais. Quand tu seras vieille, tu seras
bien aise d’entendre la messe à la cour et non dans un couvent de province,
voilà toute la question. Une imprudence, c’est une pension, une vie errante,
être à la merci de son amant ; c’est l’ennui causé par les impertinences des
femmes qui vaudront moins que toi, précisément parce qu’elles auront été
très ignoblement adroites. Il valait cent fois mieux aller chez Montriveau,
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ont été tout aussi remarquables qu’aux autres époques de la monarchie.
Pas un de vos Werther, aucune de vos notabilités, comme ça s’appelle,
pas un de vos hommes en gants jaunes et dont les pantalons dissimulent la
pauvreté de leurs jambes, ne traverserait l’Europe, déguisé en colporteur,
pour aller s’enfermer, au risque de la vie et en bravant les poignards du
duc de Modène dans le cabinet de toilette de la fille du régent. Aucun de
vos petits poitrinaires à lunettes d’écaille ne se cacherait comme Lauzun,
durant six semaines, dans une armoire pour donner du courage à sa maîtresse
pendant qu’elle accouchait. Il y avait plus de passion dans le petit doigt de
monsieur de Jaucourt que dans toute votre race de disputailleurs qui laissent
les femmes pour des amendements ! Trouvez-moi donc aujourd’hui des
pages qui se fassent hacher et ensevelir sous un plancher pour venir baiser
le doigt ganté d’une Konismark ? Aujourd’hui, vraiment, il semblerait que
les rôles soient changés, et que les femmes doivent se dévouer pour les
hommes. Ces messieurs valent moins et s’estiment davantage. Croyez-moi,
ma chère, toutes ces aventures qui sont devenues publiques et dont on s’arme
aujourd’hui pour assassiner notre bon Louis XV, étaient d’abord secrètes.
Sans un tas de poétriaux, de rimailleurs, de moralistes qui entretenaient nos
femmes de chambre et en écrivaient les calomnies, notre époque aurait eu
littérairement des mœurs. Je justifie le siècle et non sa lisière. Peut-être y
a-t-il eu cent femmes de qualité perdues ; mais les drôles en ont mis un
millier, ainsi que font les gazetiers quand ils évaluent les morts du parti battu.
D’ailleurs, je ne sais pas ce que la Révolution et l’Empire peuvent nous
reprocher : ces temps-là ont été licencieux, sans esprit, grossiers, fi ! tout
cela me révolte. Ce sont les mauvais lieux de notre histoire ! Ce préambule,
ma chère enfant, reprit-elle après une pause, est pour arriver à te dire que
si Montriveau te plaît, tu es bien la maîtresse de l’aimer à ton aise, et tant
que tu pourras. Je sais, moi, par expérience (à moins de t’enfermer, mais on
n’enferme plus aujourd’hui), que tu feras ce qui te plaira ; et c’est ce que
j’aurais fait à ton âge. Seulement, mon cher bijou, je n’aurais pas abdiqué
le droit de faire des ducs de Langeais. Ainsi comporte-toi décemment. Le
vidame a raison aucun homme ne vaut un seul des sacrifices par lesquels
nous sommes assez folles pour payer leur amour. Mets-toi donc dans la
position de pouvoir, si tu avais le malheur d’en être à te repentir, te trouver
encore la femme de monsieur de Langeais. Quand tu seras vieille, tu seras
bien aise d’entendre la messe à la cour et non dans un couvent de province,
voilà toute la question. Une imprudence, c’est une pension, une vie errante,
être à la merci de son amant ; c’est l’ennui causé par les impertinences des
femmes qui vaudront moins que toi, précisément parce qu’elles auront été
très ignoblement adroites. Il valait cent fois mieux aller chez Montriveau,
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