de nos plus beaux airs nationaux. Des mains espagnoles n’eussent pas mis,
à ce gracieux hommage fait aux armes victorieuses, la chaleur qui acheva
de déceler l’origine de la musicienne.
– Il y a donc de la France partout ? dit un soldat.
Le général était sorti pendant le Te Deum, il lui avait été impossible de
l’écouter. Le jeu de la musicienne lui dénonçait une femme aimée avec
ivresse, et qui s’était si profondément ensevelie au cœur de la religion et
si soigneusement dérobée aux regards du monde, qu’elle avait échappé
jusqu’alors à des recherches obstinées adroitement faites par des hommes
qui disposaient et d’un grand pouvoir et d’une intelligence supérieure. Le
soupçon réveillé dans le cœur du général fut presque justifié par le vague
rappel d’un air délicieux de mélancolie, l’air de Fleuve du Tage, romance
française dont souvent il avait entendu jouer le prélude dans un boudoir
de Paris à la personne qu’il aimait, et dont cette religieuse venait alors de
se servir pour exprimer, au milieu de la joie des triomphateurs, les regrets
d’une exilée. Terrible sensation ! Espérer la résurrection d’un amour perdu,
le retrouver encore perdu, l’entrevoir mystérieusement, après cinq années
pendant lesquelles la passion s’était irritée dans le vide, et agrandie par
l’inutilité des tentatives faites pour la satisfaire !
Qui, dans sa vie, n’a pas, une fois au moins, bouleversé son chez-soi,
ses papiers, sa maison, fouillé sa mémoire avec impatience en cherchant un
objet précieux, et ressenti l’ineffable plaisir de le trouver, après un jour ou
deux consumés en recherches vaines ; après avoir espéré, désespéré de le
rencontrer ; après avoir dépensé les irritations les plus vives de l’âme pour
ce rien important qui causait presque une passion ? Eh ! bien, étendez cette
espèce de rage sur cinq années ; mettez une femme, un cœur, un amour à
la place de ce rien ; transportez la passion dans les plus hautes régions du
sentiment ; puis supposez un homme ardent, un homme à cœur et face de
lion, un de ces hommes à crinière qui imposent et communiquent à ceux qui
les envisagent une respectueuse terreur ! Peut-être comprendrez-vous alors
la brusque sortie du général pendant le Te Deum, au moment où le prélude
d’une romance jadis écoutée avec délices par lui, sous des lambris dorés,
vibra sous la nef de cette église marine.
Il descendit la rue montueuse qui conduisait à cette église, et ne s’arrêta
qu’au moment où les sons graves de l’orgue ne parvinrent plus à son oreille.
Incapable de songer à autre chose qu’à son amour, dont la volcanique
éruption lui brûlait le cœur, le général français ne s’aperçut de la fin du Te
Deum qu’au moment où l’assistance espagnole descendit par flots. Il sentit
que sa conduite ou son attitude pouvaient paraître ridicules, et revint prendre
sa place à la tête du cortège, en disant à l’alcade et au gouverneur de la
ville qu’une subite indisposition l’avait obligé d’aller prendre l’air. Puis,
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