afin de pouvoir rester dans l’île, il songea soudain à tirer parti de ce prétexte
d’abord insouciamment donné. Objectant l’aggravation de son malaise, il
refusa de présider le repas offert par les autorités insulaires aux officiers
français ; il se mit au lit, et fit écrire au major-général pour lui annoncer la
passagère maladie qui le forçait de remettre à un colonel le commandement
des troupes. Cette ruse si vulgaire, mais si naturelle, le rendit libre de tout
soin pendant le temps nécessaire à l’accomplissement de ses projets. En
homme essentiellement catholique et monarchique, il s’informa de l’heure
des offices et affecta le plus grand attachement aux pratiques religieuses,
piété qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.
Le lendemain même, pendant le départ de ses soldats, le général se
rendit au couvent pour assister aux vêpres. Il trouva l’église désertée
par les habitants qui, malgré leur dévotion, étaient allés voir sur le port
l’embarcation des troupes. Le Français, heureux de se trouver seul dans
l’église, eut soin d’en faire retentir les voûtes sonores du bruit de ses
éperons ; il y marcha bruyamment, il toussa, il se parla tout haut à luimême pour apprendre aux religieuses, et surtout à la musicienne, que, si les
Français parlaient, il en restait un. Ce singulier avis fut-il entendu, compris ?
… le général le crut. Au Magnificat, les orgues semblèrent lui faire une
réponse qui lui fut apportée par les vibrations de l’air. L’âme de la religieuse
vola vers lui sur les ailes de ses notes, et s’émut dans le mouvement des
sons. La musique éclata dans toute sa puissance ; elle échauffa l’église. Ce
chant de joie, consacré par la sublime liturgie de la Chrétienté Romaine pour
exprimer l’exaltation de l’âme en présence des splendeurs du Dieu toujours
vivant, devint l’expression d’un cœur presque effrayé de son bonheur, en
présence des splendeurs d’un périssable amour qui durait encore et venait
l’agiter au-delà de la tombe religieuse où s’ensevelissent les femmes pour
renaître épouses du Christ.
L’orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le plus magnifique
de tous les instruments créés par le génie humain. Il est un orchestre entier,
auquel une main habile peut tout demander, il peut tout exprimer. N’est-ce
pas, en quelque sorte, un piédestal sur lequel l’âme se pose pour s’élancer
dans les espaces lorsque, dans son vol, elle essaie de tracer mille tableaux,
de peindre la vie, de parcourir l’infini qui sépare le ciel de la terre ? Plus
un poète en écoute les gigantesques harmonies, mieux il conçoit qu’entre
les hommes agenouillés et le Dieu caché par les éblouissants rayons du
Sanctuaire les cent voix de ce chœur terrestre peuvent seules combler les
distances, et sont le seul truchement assez fort pour transmettre au ciel
les prières humaines dans l’omnipotence de leurs modes, dans la diversité
de leurs mélancolies, avec les teintes de leurs méditatives extases, avec
les jets impétueux de leurs repentirs et les mille fantaisies de toutes les
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d’abord insouciamment donné. Objectant l’aggravation de son malaise, il
refusa de présider le repas offert par les autorités insulaires aux officiers
français ; il se mit au lit, et fit écrire au major-général pour lui annoncer la
passagère maladie qui le forçait de remettre à un colonel le commandement
des troupes. Cette ruse si vulgaire, mais si naturelle, le rendit libre de tout
soin pendant le temps nécessaire à l’accomplissement de ses projets. En
homme essentiellement catholique et monarchique, il s’informa de l’heure
des offices et affecta le plus grand attachement aux pratiques religieuses,
piété qui, en Espagne, ne devait surprendre personne.
Le lendemain même, pendant le départ de ses soldats, le général se
rendit au couvent pour assister aux vêpres. Il trouva l’église désertée
par les habitants qui, malgré leur dévotion, étaient allés voir sur le port
l’embarcation des troupes. Le Français, heureux de se trouver seul dans
l’église, eut soin d’en faire retentir les voûtes sonores du bruit de ses
éperons ; il y marcha bruyamment, il toussa, il se parla tout haut à luimême pour apprendre aux religieuses, et surtout à la musicienne, que, si les
Français parlaient, il en restait un. Ce singulier avis fut-il entendu, compris ?
… le général le crut. Au Magnificat, les orgues semblèrent lui faire une
réponse qui lui fut apportée par les vibrations de l’air. L’âme de la religieuse
vola vers lui sur les ailes de ses notes, et s’émut dans le mouvement des
sons. La musique éclata dans toute sa puissance ; elle échauffa l’église. Ce
chant de joie, consacré par la sublime liturgie de la Chrétienté Romaine pour
exprimer l’exaltation de l’âme en présence des splendeurs du Dieu toujours
vivant, devint l’expression d’un cœur presque effrayé de son bonheur, en
présence des splendeurs d’un périssable amour qui durait encore et venait
l’agiter au-delà de la tombe religieuse où s’ensevelissent les femmes pour
renaître épouses du Christ.
L’orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le plus magnifique
de tous les instruments créés par le génie humain. Il est un orchestre entier,
auquel une main habile peut tout demander, il peut tout exprimer. N’est-ce
pas, en quelque sorte, un piédestal sur lequel l’âme se pose pour s’élancer
dans les espaces lorsque, dans son vol, elle essaie de tracer mille tableaux,
de peindre la vie, de parcourir l’infini qui sépare le ciel de la terre ? Plus
un poète en écoute les gigantesques harmonies, mieux il conçoit qu’entre
les hommes agenouillés et le Dieu caché par les éblouissants rayons du
Sanctuaire les cent voix de ce chœur terrestre peuvent seules combler les
distances, et sont le seul truchement assez fort pour transmettre au ciel
les prières humaines dans l’omnipotence de leurs modes, dans la diversité
de leurs mélancolies, avec les teintes de leurs méditatives extases, avec
les jets impétueux de leurs repentirs et les mille fantaisies de toutes les
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