– Menez-moi donc au bal, dit-elle curieuse encore de mettre à l’épreuve
le pouvoir d’Armand. Rejetez dans l’enfer du monde une créature qui
y souffrait, et qui doit continuer d’y souffrir, si pour elle il n’est plus
de bonheur. Oh ! mon ami, je vous aime pourtant, comme aiment vos
bourgeoises. Je vous aime à vous sauter au cou dans le bal, devant tout le
monde, si vous le demandiez. Ce monde horrible, il ne m’a pas corrompue.
Va, je suis jeune et viens de me rajeunir encore. Oui, je suis une enfant, ton
enfant, tu viens de me créer. Oh ! ne me bannis pas de mon Éden !
Armand fit un geste.
– Ah ! si je sors, laisse-moi donc emporter d’ici quelque chose, un rien !
ceci, pour le mettre ce soir sur mon cœur, dit-elle en s’emparant du bonnet
d’Armand, qu’elle roula dans son mouchoir…
– Non, reprit-elle, je ne suis pas de ce monde de femmes dépravées ; tu ne
le connais pas, et alors tu ne peux m’apprécier ; sache-le-donc ! quelquesunes se donnent pour des écus ; d’autres sont sensibles aux présents ; tout
y est infâme. Ah ! je voudrais être une simple bourgeoise, une ouvrière,
si tu aimes mieux une femme au-dessous de toi, qu’une femme en qui le
dévouement s’allie aux grandeurs humaines. Ah ! mon Armand, il est parmi
nous de nobles, de grandes, de chastes, de pures femmes, et alors elles sont
délicieuses. Je voudrais posséder toutes les noblesses pour te les sacrifier
toutes ; le malheur m’a faite duchesse ; je voudrais être née près du trône,
il ne manquerait rien à te sacrifier. Je serais grisette pour toi et reine pour
les autres.
Il écoutait en humectant ses cigares.
– Quand vous voudrez partir, dit-il, vous me préviendrez…
– Mais je voudrais rester…
– Autre chose, ça ! fit-il.
– Tiens, il était mal arrangé, celui-là ! s’écria-t-elle en s’emparant d’un
cigare, et y dévorant ce que les lèvres d’Armand y avaient laissé.
– Tu fumerais ? lui dit-il.
– Oh ! que ne ferais-je pas pour te plaire !
– Eh ! bien, allez-vous-en, madame…
– J’obéis, dit-elle en pleurant.
– Il faut vous couvrir la figure pour ne point voir les chemins par lesquels
vous allez passer.
– Me voilà prête, Armand, dit-elle en se bandant les yeux.
– Y voyez-vous ?
– Non.
Il se mit doucement à ses genoux.
– Ah ! je t’entends, dit-elle en laissant échapper un geste plein de
gentillesse en croyant que cette feinte rigueur allait cesser.
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