– Épargnez-vous donc ces pleurs, madame. Si j’y croyais, ce serait pour
m’en défier. Est-ce ou n’est-ce pas un de vos artifices ? Après tous ceux que
vous avez employés, comment penser qu’il peut y avoir en vous quelque
chose de vrai ? Rien de vous n’a désormais la puissance de m’émouvoir.
J’ai tout dit.
Madame de Langeais se leva par un mouvement à la fois plein de noblesse
et d’humilité.
– Vous êtes en droit de me traiter durement, dit-elle en tendant à cet
homme une main qu’il ne prit pas, vos paroles ne sont pas assez dures encore,
et je mérite cette punition.
– Moi, vous punir, madame ! mais punir, n’est-ce pas aimer ? N’attendez
de moi rien qui ressemble à un sentiment. Je pourrais me faire, dans ma
propre cause, accusateur et juge, arrêt et bourreau ; mais non. J’accomplirai
tout à l’heure un devoir, et nullement un désir de vengeance. La plus cruelle
vengeance est, selon moi, le dédain d’une vengeance possible. Qui sait ! je
serai peut-être le ministre de vos plaisirs. Désormais, en portant élégamment
la triste livrée dont la société revêt les criminels, peut-être serez-vous forcée
d’avoir leur probité. Et alors vous aimerez !
La duchesse écoutait avec une soumission qui n’était plus jouée ni
coquettement calculée ; elle ne prit la parole qu’après un intervalle de
silence.
– Armand, dit-elle, il me semble qu’en résistant à l’amour, j’obéissais à
toutes les pudeurs de la femme, et ce n’est pas de vous que j’eusse attendu de
tels reproches. Vous vous armez de toutes mes faiblesses pour m’en faire des
crimes. Comment n’avez-vous pas supposé que je pusse être entraînée audelà de mes devoirs par toutes les curiosités de l’amour, et que le lendemain
je fusse fâchée, désolée d’être allée trop loin ? Hélas ! c’était pécher par
ignorance. Il y avait, je vous le jure, autant de bonne foi dans mes fautes
que dans mes remords. Mes duretés trahissaient bien plus d’amour que n’en
accusaient mes complaisances. Et d’ailleurs, de quoi vous plaignez-vous ?
Le don de mon cœur ne vous a pas suffi, vous avez exigé brutalement ma
personne…
– Brutalement ! s’écria monsieur de Montriveau. Mais il se dit à luimême : – Je suis perdu, si je me laisse prendre à des disputes de mots.
– Oui, vous êtes arrivé chez moi comme chez une de ces mauvaises
femmes, sans le respect, sans aucune des attentions de l’amour. N’avais-je
pas le droit de réfléchir ? Eh ! bien, j’ai réfléchi. L’inconvenance de votre
conduite est excusable : l’amour en est le principe ; laissez-moi le croire
et vous justifier à moi-même. Eh bien ! Armand, au moment même où ce
soir vous me prédisiez le malheur, moi je croyais à notre bonheur. Oui,
j’avais confiance en ce caractère noble et fier dont vous m’avez donné tant
77
Précédent

- 77/111

Suivant