– Ah ! c’est vrai, j’oubliais que tu t’es laissé prendre à sa glu. Tu perds
chez elle un amour que tu pourrais bien mieux employer ailleurs. J’avais à
te donner dans la Banque dix femmes qui valent mille fois mieux que cette
courtisane titrée, qui fait avec sa tête ce que d’autres femmes plus franches
font…
– Que dis-tu là, mon cher, dit Armand en interrompant Ronquerolles, la
duchesse est un ange de candeur.
Ronquerolles se prit à rire.
– Puisque tu en es là, mon cher, dit-il, je dois t’éclairer. Un seul mot !
entre nous, il est sans conséquence. La duchesse t’appartient-elle ? En ce
cas, je n’aurai rien à dire. Allons, fais-moi tes confidences. Il s’agit de ne
pas perdre ton temps à greffer ta belle âme sur une nature ingrate qui doit
laisser avorter les espérances de ta culture.
Quand Armand eut naïvement fait une espèce d’état de situation dans
lequel il mentionna minutieusement les droits qu’il avait si péniblement
obtenus, Ronquerolles partit d’un éclat de rire si cruel, qu’à tout autre
il aurait coûté la vie. Mais à voir de quelle manière ces deux êtres se
regardaient et se parlaient seuls au coin d’un mur, aussi loin des hommes
qu’ils eussent pu l’être au milieu d’un désert, il était facile de présumer
qu’une amitié sans bornes les unissait et qu’aucun intérêt humain ne pouvait
les brouiller.
– Mon cher Armand, pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu t’embarrassais
de la duchesse ? je t’aurais donné quelques conseils qui t’auraient fait
mener à bien cette intrigue. Apprends d’abord que les femmes de notre
faubourg aiment, comme toutes les autres, à se baigner dans l’amour ;
mais elles veulent posséder sans être possédées. Elles ont transigé avec la
nature. La jurisprudence de la paroisse leur a presque tout permis, moins le
péché positif. Les friandises dont te régale ta jolie duchesse sont des péchés
véniels dont elle se lave dans les eaux de la pénitence. Mais si tu avais
l’impertinence de vouloir sérieusement le grand péché mortel auquel tu dois
naturellement attacher la plus haute importance, tu verrais avec quel profond
dédain la porte du boudoir et de l’hôtel te serait incontinent fermée. La tendre
Antoinette aurait tout oublié, tu serais moins que zéro pour elle. Tes baisers,
mon cher ami, seraient essuyés avec l’indifférence qu’une femme met aux
choses de sa toilette. La duchesse épongerait l’amour sur ses joues comme
elle en ôte le rouge. Nous connaissons ces sortes de femmes, la Parisienne
pure. As-tu jamais vu dans les rues une grisette trottant menu ? sa tête vaut
un tableau : joli bonnet, joues fraîches, cheveux coquets, fin sourire, le reste
est à peine soigné. N’en est-ce pas bien le portrait ? Voilà la Parisienne,
elle sait que sa tête seule sera vue ; à sa tête, tous les soins, les parures, les
vanités. Eh ! bien, ta duchesse est tout tête, elle ne sent que par sa tête, elle
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chez elle un amour que tu pourrais bien mieux employer ailleurs. J’avais à
te donner dans la Banque dix femmes qui valent mille fois mieux que cette
courtisane titrée, qui fait avec sa tête ce que d’autres femmes plus franches
font…
– Que dis-tu là, mon cher, dit Armand en interrompant Ronquerolles, la
duchesse est un ange de candeur.
Ronquerolles se prit à rire.
– Puisque tu en es là, mon cher, dit-il, je dois t’éclairer. Un seul mot !
entre nous, il est sans conséquence. La duchesse t’appartient-elle ? En ce
cas, je n’aurai rien à dire. Allons, fais-moi tes confidences. Il s’agit de ne
pas perdre ton temps à greffer ta belle âme sur une nature ingrate qui doit
laisser avorter les espérances de ta culture.
Quand Armand eut naïvement fait une espèce d’état de situation dans
lequel il mentionna minutieusement les droits qu’il avait si péniblement
obtenus, Ronquerolles partit d’un éclat de rire si cruel, qu’à tout autre
il aurait coûté la vie. Mais à voir de quelle manière ces deux êtres se
regardaient et se parlaient seuls au coin d’un mur, aussi loin des hommes
qu’ils eussent pu l’être au milieu d’un désert, il était facile de présumer
qu’une amitié sans bornes les unissait et qu’aucun intérêt humain ne pouvait
les brouiller.
– Mon cher Armand, pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu t’embarrassais
de la duchesse ? je t’aurais donné quelques conseils qui t’auraient fait
mener à bien cette intrigue. Apprends d’abord que les femmes de notre
faubourg aiment, comme toutes les autres, à se baigner dans l’amour ;
mais elles veulent posséder sans être possédées. Elles ont transigé avec la
nature. La jurisprudence de la paroisse leur a presque tout permis, moins le
péché positif. Les friandises dont te régale ta jolie duchesse sont des péchés
véniels dont elle se lave dans les eaux de la pénitence. Mais si tu avais
l’impertinence de vouloir sérieusement le grand péché mortel auquel tu dois
naturellement attacher la plus haute importance, tu verrais avec quel profond
dédain la porte du boudoir et de l’hôtel te serait incontinent fermée. La tendre
Antoinette aurait tout oublié, tu serais moins que zéro pour elle. Tes baisers,
mon cher ami, seraient essuyés avec l’indifférence qu’une femme met aux
choses de sa toilette. La duchesse épongerait l’amour sur ses joues comme
elle en ôte le rouge. Nous connaissons ces sortes de femmes, la Parisienne
pure. As-tu jamais vu dans les rues une grisette trottant menu ? sa tête vaut
un tableau : joli bonnet, joues fraîches, cheveux coquets, fin sourire, le reste
est à peine soigné. N’en est-ce pas bien le portrait ? Voilà la Parisienne,
elle sait que sa tête seule sera vue ; à sa tête, tous les soins, les parures, les
vanités. Eh ! bien, ta duchesse est tout tête, elle ne sent que par sa tête, elle
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