– Ah ! dit-elle, si j’étais libre, si…
– Eh ! n’est-ce que votre mari qui nous gêne ? s’écria joyeusement le
général en se promenant à grands pas dans le boudoir. Ma chère Antoinette,
je possède un pouvoir plus absolu que ne l’est celui de l’autocrate de toutes
les Russies. Je m’entends avec la Fatalité ; je puis, socialement parlant,
l’avancer ou la retarder à ma fantaisie, comme on fait d’une montre. Diriger
la Fatalité, dans notre machine politique, n’est-ce pas tout simplement en
connaître les rouages ? Dans peu, vous serez libre, souvenez-vous alors de
votre promesse.
– Armand, s’écria-t-elle, que voulez-vous dire ? Grand Dieu ! croyezvous que je puisse être le gain d’un crime ? voulez-vous ma mort ? Mais vous
n’avez donc pas du tout de religion ? Moi, je crains Dieu. Quoique monsieur
de Langeais m’ait donné le droit de le haïr, je ne lui souhaite aucun mal.
Monsieur de Montriveau, qui battait machinalement la retraite avec ses
doigts sur le marbre de la cheminée, se contenta de regarder la duchesse
d’un air calme.
– Mon ami, dit-elle en continuant, respectez-le. Il ne m’aime pas, il n’est
pas bien pour moi, mais j’ai des devoirs à remplir envers lui. Pour éviter les
malheurs dont vous le menacez, que ne ferais-je pas ?
Écoutez, reprit-elle après une pause, je ne vous parlerai plus de
séparation, vous viendrez ici comme par le passé, je vous donnerai toujours
mon front à baiser ; si je vous le refusais quelquefois, c’était pure coquetterie,
en vérité. Mais, entendons-nous, dit-elle en le voyant s’approcher. Vous me
permettrez d’augmenter le nombre de mes poursuivants, d’en recevoir dans
la matinée encore plus que par le passé : je veux redoubler de légèreté, je
veux vous traiter fort mal en apparence, feindre une rupture ; vous viendrez
un peu moins souvent ; et puis, après…
En disant ces mots, elle se laissa prendre par la taille, parut sentir,
ainsi pressée par Montriveau, le plaisir excessif que trouvent la plupart des
femmes à cette pression, dans laquelle tous les plaisirs de l’amour semblent
promis ; puis, elle désirait sans doute se faire faire quelque confidence, car
elle se haussa sur la pointe des pieds pour apporter son front sous les lèvres
brûlantes d’Armand.
– Après, reprit Montriveau, vous ne me parlerez plus de votre mari : vous
n’y devez plus penser.
Madame de Langeais garda le silence.
– Au moins, dit-elle après une pause expressive, vous ferez tout ce que
je voudrai, sans gronder, sans être mauvais, dites, mon ami ? N’avez-vous
pas voulu m’effrayer ? Allons, avouez-le !… vous êtes trop bon pour jamais
concevoir de criminelles pensées. Mais auriez-vous donc des secrets que je
ne connusse point ? Comment pouvez-vous donc maîtriser le sort ?
51
– Eh ! n’est-ce que votre mari qui nous gêne ? s’écria joyeusement le
général en se promenant à grands pas dans le boudoir. Ma chère Antoinette,
je possède un pouvoir plus absolu que ne l’est celui de l’autocrate de toutes
les Russies. Je m’entends avec la Fatalité ; je puis, socialement parlant,
l’avancer ou la retarder à ma fantaisie, comme on fait d’une montre. Diriger
la Fatalité, dans notre machine politique, n’est-ce pas tout simplement en
connaître les rouages ? Dans peu, vous serez libre, souvenez-vous alors de
votre promesse.
– Armand, s’écria-t-elle, que voulez-vous dire ? Grand Dieu ! croyezvous que je puisse être le gain d’un crime ? voulez-vous ma mort ? Mais vous
n’avez donc pas du tout de religion ? Moi, je crains Dieu. Quoique monsieur
de Langeais m’ait donné le droit de le haïr, je ne lui souhaite aucun mal.
Monsieur de Montriveau, qui battait machinalement la retraite avec ses
doigts sur le marbre de la cheminée, se contenta de regarder la duchesse
d’un air calme.
– Mon ami, dit-elle en continuant, respectez-le. Il ne m’aime pas, il n’est
pas bien pour moi, mais j’ai des devoirs à remplir envers lui. Pour éviter les
malheurs dont vous le menacez, que ne ferais-je pas ?
Écoutez, reprit-elle après une pause, je ne vous parlerai plus de
séparation, vous viendrez ici comme par le passé, je vous donnerai toujours
mon front à baiser ; si je vous le refusais quelquefois, c’était pure coquetterie,
en vérité. Mais, entendons-nous, dit-elle en le voyant s’approcher. Vous me
permettrez d’augmenter le nombre de mes poursuivants, d’en recevoir dans
la matinée encore plus que par le passé : je veux redoubler de légèreté, je
veux vous traiter fort mal en apparence, feindre une rupture ; vous viendrez
un peu moins souvent ; et puis, après…
En disant ces mots, elle se laissa prendre par la taille, parut sentir,
ainsi pressée par Montriveau, le plaisir excessif que trouvent la plupart des
femmes à cette pression, dans laquelle tous les plaisirs de l’amour semblent
promis ; puis, elle désirait sans doute se faire faire quelque confidence, car
elle se haussa sur la pointe des pieds pour apporter son front sous les lèvres
brûlantes d’Armand.
– Après, reprit Montriveau, vous ne me parlerez plus de votre mari : vous
n’y devez plus penser.
Madame de Langeais garda le silence.
– Au moins, dit-elle après une pause expressive, vous ferez tout ce que
je voudrai, sans gronder, sans être mauvais, dites, mon ami ? N’avez-vous
pas voulu m’effrayer ? Allons, avouez-le !… vous êtes trop bon pour jamais
concevoir de criminelles pensées. Mais auriez-vous donc des secrets que je
ne connusse point ? Comment pouvez-vous donc maîtriser le sort ?
51
