de cigares. Il put atteindre ainsi l’heure de s’habiller et d’aller à l’hôtel
de Langeais. C’eût été grande pitié pour l’un de ceux qui connaissaient la
magnifique valeur de cet homme, de le voir devenu si petit, si tremblant,
de savoir cette pensée dont les rayons pouvaient embrasser des mondes, se
rétrécir aux proportions du boudoir d’une petite-maîtresse. Mais il se sentait
lui-même déjà si déchu dans son bonheur, que, pour sauver sa vie, il n’aurait
pas confié son amour à l’un de ses amis intimes. Dans la pudeur qui s’empare
d’un homme quand il aime, n’y a-t-il pas toujours un peu de honte, et ne
serait-ce pas sa petitesse qui fait l’orgueil de la femme ? Enfin ne serait-ce
pas une foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne s’expliquent
pas, qui les porte presque toutes à trahir les premières le mystère de leur
amour, mystère dont elles se fatiguent peut-être ?
– Monsieur, dit le valet de chambre, madame la duchesse n’est pas
visible, elle s’habille, et vous prie de l’attendre ici.
Armand se promena dans le salon en étudiant le goût répandu dans les
moindres détails. Il admira madame de Langeais, en admirant les choses
qui venaient d’elle et en trahissaient les habitudes, avant qu’il pût en saisir
la personne et les idées. Après une heure environ, la duchesse sortit de
sa chambre sans faire de bruit. Montriveau se retourna, la vit marchant
avec la légèreté d’une ombre, et tressaillit. Elle vint à lui, sans lui dire
bourgeoisement : – Comment me trouvez-vous ? Elle était sûre d’elle, et
son regard fixe disait : – Je me suis ainsi parée pour vous plaire. Une vieille
fée, marraine de quelque princesse méconnue, avait seule pu tourner autour
du cou de cette coquette personne le nuage d’une gaze dont les plis avaient
des tons vifs que soutenait encore l’éclat d’une peau satinée. La duchesse
était éblouissante. Le bleu clair de sa robe, dont les ornements se répétaient
dans les fleurs de sa coiffure, semblait donner, par la richesse de la couleur,
un corps à ses formes frêles devenues tout aériennes ; car, en glissant avec
rapidité vers Armand, elle fit voler les deux bouts de l’écharpe qui pendait
à ses côtés, et le brave soldat ne put alors s’empêcher de la comparer aux
jolis insectes bleus qui voltigent au-dessus des eaux, parmi les fleurs, avec
lesquelles ils paraissent se confondre.
– Je vous ai fait attendre, dit-elle de la voix que savent prendre les femmes
pour l’homme auquel elles veulent plaire.
– J’attendrais patiemment une éternité, si je savais trouver la Divinité
belle comme vous l’êtes ; mais ce n’est pas un compliment que de vous
parler de votre beauté, vous ne pouvez plus être sensible qu’à l’adoration.
Laissez-moi donc seulement baiser votre écharpe.
– Ah, fi ! dit-elle en faisant un geste d’orgueil, je vous estime assez pour
vous offrir ma main.
44
de Langeais. C’eût été grande pitié pour l’un de ceux qui connaissaient la
magnifique valeur de cet homme, de le voir devenu si petit, si tremblant,
de savoir cette pensée dont les rayons pouvaient embrasser des mondes, se
rétrécir aux proportions du boudoir d’une petite-maîtresse. Mais il se sentait
lui-même déjà si déchu dans son bonheur, que, pour sauver sa vie, il n’aurait
pas confié son amour à l’un de ses amis intimes. Dans la pudeur qui s’empare
d’un homme quand il aime, n’y a-t-il pas toujours un peu de honte, et ne
serait-ce pas sa petitesse qui fait l’orgueil de la femme ? Enfin ne serait-ce
pas une foule de motifs de ce genre, mais que les femmes ne s’expliquent
pas, qui les porte presque toutes à trahir les premières le mystère de leur
amour, mystère dont elles se fatiguent peut-être ?
– Monsieur, dit le valet de chambre, madame la duchesse n’est pas
visible, elle s’habille, et vous prie de l’attendre ici.
Armand se promena dans le salon en étudiant le goût répandu dans les
moindres détails. Il admira madame de Langeais, en admirant les choses
qui venaient d’elle et en trahissaient les habitudes, avant qu’il pût en saisir
la personne et les idées. Après une heure environ, la duchesse sortit de
sa chambre sans faire de bruit. Montriveau se retourna, la vit marchant
avec la légèreté d’une ombre, et tressaillit. Elle vint à lui, sans lui dire
bourgeoisement : – Comment me trouvez-vous ? Elle était sûre d’elle, et
son regard fixe disait : – Je me suis ainsi parée pour vous plaire. Une vieille
fée, marraine de quelque princesse méconnue, avait seule pu tourner autour
du cou de cette coquette personne le nuage d’une gaze dont les plis avaient
des tons vifs que soutenait encore l’éclat d’une peau satinée. La duchesse
était éblouissante. Le bleu clair de sa robe, dont les ornements se répétaient
dans les fleurs de sa coiffure, semblait donner, par la richesse de la couleur,
un corps à ses formes frêles devenues tout aériennes ; car, en glissant avec
rapidité vers Armand, elle fit voler les deux bouts de l’écharpe qui pendait
à ses côtés, et le brave soldat ne put alors s’empêcher de la comparer aux
jolis insectes bleus qui voltigent au-dessus des eaux, parmi les fleurs, avec
lesquelles ils paraissent se confondre.
– Je vous ai fait attendre, dit-elle de la voix que savent prendre les femmes
pour l’homme auquel elles veulent plaire.
– J’attendrais patiemment une éternité, si je savais trouver la Divinité
belle comme vous l’êtes ; mais ce n’est pas un compliment que de vous
parler de votre beauté, vous ne pouvez plus être sensible qu’à l’adoration.
Laissez-moi donc seulement baiser votre écharpe.
– Ah, fi ! dit-elle en faisant un geste d’orgueil, je vous estime assez pour
vous offrir ma main.
44
