marche, et nous ne pouvons plus retourner sur nos pas. Sonde ton cœur, si tu
n’as pas assez de courage, voici mon poignard. Surpris par cette effroyable
entente de la douleur et de la force humaine, monsieur de Montriveau ne
voulut pas se trouver au-dessous d’un barbare ; et puisant dans son orgueil
d’Européen une nouvelle dose de courage, il se releva pour suivre son guide.
Les cinq heures étaient expirées, monsieur de Montriveau n’apercevait rien
encore, il tourna vers le guide un œil mourant ; mais alors le Nubien le prit
sur ses épaules, l’éleva de quelques pieds, et lui fit voir à une centaine de pas
un lac entouré de verdure et d’une admirable forêt, qu’illuminaient les feux
du soleil couchant. Ils étaient arrivés à quelque distance d’une espèce de
banc de granit immense, sous lequel ce paysage sublime se trouvait comme
enseveli. Armand crut renaître, et son guide, ce géant d’intelligence et de
courage, acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers les sentiers
chauds et polis à peine tracés sur le granit. Il voyait d’un côté l’enfer des
sables, et de l’autre le paradis terrestre de la plus belle oasis qui fût en ces
déserts.
La duchesse, déjà frappée par l’aspect de ce poétique personnage, le
fut encore bien plus en apprenant qu’elle voyait en lui le marquis de
Montriveau, de qui elle avait rêvé pendant la nuit. S’être trouvée dans les
sables brûlants du désert avec lui, l’avoir eu pour compagnon de cauchemar,
n’était-ce pas chez une femme de cette nature un délicieux présage
d’amusement ? Jamais homme n’eut mieux qu’Armand la physionomie de
son caractère, et ne pouvait plus justement intriguer les regards. Sa tête,
grosse et carrée, avait pour principal trait caractéristique une énorme et
abondante chevelure noire qui lui enveloppait la figure de manière à rappeler
parfaitement le général Kléber auquel il ressemblait par la vigueur de son
front, par la coupe de son visage, par l’audace tranquille des yeux, et par
l’espèce de fougue qu’exprimaient ses traits saillants. Il était petit, large de
buste, musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche,
le moindre geste trahis sait et je ne sais quelle sécurité de force qui imposait,
et quelque chose de despotique. Il paraissait savoir que rien ne pouvait
s’opposer à sa volonté, peut-être parce qu’il ne voulait rien que de juste.
Néanmoins, semblable à tous les gens réellement forts, il était doux dans son
parler, simple dans ses manières, et naturellement bon. Seulement toutes ces
belles qualités semblaient devoir disparaître dans les circonstances graves où
l’homme devient implacable dans ses sentiments, fixe dans ses résolutions,
terrible dans ses actions. Un observateur aurait pu voir dans la commissure
de ses lèvres un retroussement habituel qui annonçait des penchants vers
l’ironie.
La duchesse de Langeais, sachant de quel prix passager était la conquête
de cet homme, résolut, pendant le peu de temps que mit la duchesse de
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n’as pas assez de courage, voici mon poignard. Surpris par cette effroyable
entente de la douleur et de la force humaine, monsieur de Montriveau ne
voulut pas se trouver au-dessous d’un barbare ; et puisant dans son orgueil
d’Européen une nouvelle dose de courage, il se releva pour suivre son guide.
Les cinq heures étaient expirées, monsieur de Montriveau n’apercevait rien
encore, il tourna vers le guide un œil mourant ; mais alors le Nubien le prit
sur ses épaules, l’éleva de quelques pieds, et lui fit voir à une centaine de pas
un lac entouré de verdure et d’une admirable forêt, qu’illuminaient les feux
du soleil couchant. Ils étaient arrivés à quelque distance d’une espèce de
banc de granit immense, sous lequel ce paysage sublime se trouvait comme
enseveli. Armand crut renaître, et son guide, ce géant d’intelligence et de
courage, acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers les sentiers
chauds et polis à peine tracés sur le granit. Il voyait d’un côté l’enfer des
sables, et de l’autre le paradis terrestre de la plus belle oasis qui fût en ces
déserts.
La duchesse, déjà frappée par l’aspect de ce poétique personnage, le
fut encore bien plus en apprenant qu’elle voyait en lui le marquis de
Montriveau, de qui elle avait rêvé pendant la nuit. S’être trouvée dans les
sables brûlants du désert avec lui, l’avoir eu pour compagnon de cauchemar,
n’était-ce pas chez une femme de cette nature un délicieux présage
d’amusement ? Jamais homme n’eut mieux qu’Armand la physionomie de
son caractère, et ne pouvait plus justement intriguer les regards. Sa tête,
grosse et carrée, avait pour principal trait caractéristique une énorme et
abondante chevelure noire qui lui enveloppait la figure de manière à rappeler
parfaitement le général Kléber auquel il ressemblait par la vigueur de son
front, par la coupe de son visage, par l’audace tranquille des yeux, et par
l’espèce de fougue qu’exprimaient ses traits saillants. Il était petit, large de
buste, musculeux comme un lion. Quand il marchait, sa pose, sa démarche,
le moindre geste trahis sait et je ne sais quelle sécurité de force qui imposait,
et quelque chose de despotique. Il paraissait savoir que rien ne pouvait
s’opposer à sa volonté, peut-être parce qu’il ne voulait rien que de juste.
Néanmoins, semblable à tous les gens réellement forts, il était doux dans son
parler, simple dans ses manières, et naturellement bon. Seulement toutes ces
belles qualités semblaient devoir disparaître dans les circonstances graves où
l’homme devient implacable dans ses sentiments, fixe dans ses résolutions,
terrible dans ses actions. Un observateur aurait pu voir dans la commissure
de ses lèvres un retroussement habituel qui annonçait des penchants vers
l’ironie.
La duchesse de Langeais, sachant de quel prix passager était la conquête
de cet homme, résolut, pendant le peu de temps que mit la duchesse de
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